Oreille fugueuse

 

En peignant mes longs cheveux à la fenêtre, je m’aperçois qu’il me manque une oreille : et en effet, je la vois qui descend en courant le chemin de terre menant au rivage. Je me lance à sa poursuite, n’écoutant que mon courage. Mais elle court de plus en plus vite. A mesure qu’elle accélère, sa forme s’arrondit et voici qu’elle acquiert un moyeu, des rayons ; c’est une roue qui continue sa course sur le chemin en pente douce de l’été. Je la suis malgré mon essoufflement, car je voudrais bien récupérer mon oreille ; depuis qu’elle n’est plus là, c’est comme si je n’entendais qu’un seul son de cloche. Au bout du chemin il y a un large virage et je la perds de vue un instant. Le tournant passé, je la vois qui s’est incrustée dans le portail à claire-voie d’une belle villa. Me voilà perplexe, car le portail comporte deux battants à barres verticales, chacun orné en son centre d’une telle roue : laquelle des deux est mon oreille ? Et si je ne choisis pas la bonne, que va-t-il se passer ? Je me rapproche pour tenter de trouver un indice. Malgré mes efforts – mais je ne vois pas trop bien, car mes lunettes pendent de travers – je ne distingue aucune différence entre les deux roues. Autour de moi le silence est complet, le soleil éclatant, le vent fait onduler les longs épis des seigles et des orges. Alors que j’hésite encore, le portail s’ouvre soudain sans faire de bruit, chaque côté pivotant lentement jusqu’à décrire un angle de 90 degrés. Sur l’allée sablée qui mène à la villa apparaît une superbe moto qui semble toute neuve, la conduit un personnage vêtu d’une combinaison argentée et portant un casque intégral. Assise derrière lui sur l’étroit siège de cuir, sans la moindre protection, mon oreille me fait négligemment en passant un signe de la main. La moto augmente sa vitesse et s’éloigne sur la route du bord de mer. Bientôt je n’entends même plus le moindre vrombissement. Ah, c’est fini, je le sais bien.

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2 commentaires pour Oreille fugueuse

  1. Hier, par ce temps de canicule, j’ai revu Blue Velvet, de David Lynch, en DVD : si déjà vu, allusion comprise !

    • Elizabeth dit :

      Tu ne vas pas me croire, mais je n’y avais pas pensé ! Et pourtant vu et aimé le film…
      Ce doit être mon inconscient (car j’en ai un) qui y a pensé pour moi.

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