Le hardi navigateur


Au large, lorsque le navire a tourné les talons, le navigateur aux cheveux décolorés par d’autres soleils a jeté dans les flots l’écume des fleurs trahies. Il est descendu dans sa cabine tapissée de bois précieux et il a ouvert sur sa table de travail le cahier des longues écritures ; mais il n’a rien écrit, occupé à gratter le bois du bout de son couteau, songeant aux éventails légers des ombellifères.

Le vent s’était levé dans la nuit, emportant avec lui des lambeaux de mots qu’il avait râclés au fond des vieilles malles. Les perroquets dormaient, accrochés la tête en bas aux cordages, et soupiraient dans leur sommeil le nom d’anciennes conquêtes.

Dans la ville, les murs crépis d’ocre rouge retenaient encore la chaleur du jour depuis longtemps enfui. Les enfants faisaient grincer leurs balançoires et les poissons chantaient en chœur les berceuses qui leur avaient été désignées. Le voyageur revenu n’avait jamais perçu aussi fortement, venant de l’esplanade aux platanes, l’odeur des épitaphes.

Le facteur est arrivé en agitant son grelot et lui a remis une lettre pliée en deux dans une enveloppe de papier kraft. Il savait ce qu’elle contenait et il ne l’a pas ouverte, la glissant simplement dans la poche intérieure de son pourpoint, côté cœur, là où quelques heures plus tard, elle serait insuffisante pour arrêter le poignard des assassins.

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