Fil sur le fil

«(…) pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre-? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites (…)». François Bon et Scriptopolis ont lancé l’idée des Vases Communicants.

Aujourd’hui j’ai la grande joie d’accueillir mon premier Vase Communicant, dont l’auteur est Christine Jeanney :

Fil sur le fil

Fil sur le fil, je suis sortie, c’est jeudi et il y a la poubelle à faire rouler sur le trottoir, et je l’ai vue, elle avait commencé par tracer des lignes qui se rejoignaient en un centre point blanc, des lignes très serrées et à peine décalées de quelques millimètres (comme un éventail fermé et redoublé, symétrie de miroir) et d’autres lignes en sens inverse, plus lâches, moins périodiques, puis elle avait tourné à l’intérieur, ovale léger, presque pas, et maintenant j’arrive, les lignes forment une marge de la taille d’une bordure de soucoupe de tasse à café, un centimètre et demi, et elle ne s’arrête pas, méthodique, courbes adossées les unes aux autres, la dernière un ourlet vivant, progresse, se décale parfaitement, offre ses cercles intérieurs répétitifs et laisse entre chacun l’espace de la moitié d’une jambe, je n’arrive pas à écrire patte mais jambe, je n’arrive pas à croire au mécanisme brut, instinct de l’animal, je n’arrive pas à la prendre en photo, je n’arrive pas à faire correspondre mes mots et la réalité, je n’arrive pas à imaginer sa solitude, je n’arrive pas à saisir que c’est un piège mortel, je n’arrive pas concevoir qu’elles sont des milliers là comme elles embusquées au jardin, le mien les autres, les jardins de la Terre, elles créent des ronds et des ovales lisses, tonalités de perle suave rêche, moirée, ténue, bordant-brodant le contour d’une sphère et évidentes comme les aiguilles d’une montre, un sens qu’on a copié sur elles nous les humains, un petit angle cru en haut à gauche, une imperfection juste, sonne juste là, là où celle que je guette a décidé la première fois d’avancer vers la suite, elle tourne prédateur, elle tourne fragilité, même quand le vent passe au travers, ensuite elle se tiendra tranquille, effrayante, au centre-périphérie du monde, le monde est rond, le monde est discret besogneux et terrible, je ne sais pas le dire, une araignée petite extravagante, je ne sais pas la rejoindre, je suis lacune, frôler son fil, en étreindre le sens, un peu, et se recroqueviller sur l’intenable, et puis rentrer à la maison, augmentée du fil sur le fil.

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2 commentaires pour Fil sur le fil

  1. Des milliers à tisser des toiles sans se rejoindre et des milliers à tisser des toiles pour s’isoler. Le piège de la solitude

  2. Ping : Fil sur le fil, de Christine Jeanney | Les vases communicants | Scoop.it

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