Passerelle

A ma grande joie, Fragmentaire accueille en ce début d’octobre un nouveau vase communicant, avec « Passerelle », un texte de Philippe Aigrain (@balaitous sur Twitter), auteur du site Atelier de Bricolage Littéraire. Merci à lui…

Mon propre texte, Début d’automne, se trouve donc ici.

Un email auquel on choisit de pas répondre, une phrase qui pouvait être
lue de plusieurs façons, un rendez-vous oublié, une invitation qu’on n’a
pas lancée, une petite rue à gauche qu’on n’a pas explorée, un livre
qu’on n’a pas ouvert, un inconnu à qui on n’a pas adressé la parole
pendant un long voyage, une mer un peu forte qui nous a découragés de
nous baigner. Il y a tout ce qu’on a fait à la place. Mais ces possibles
délaissés, où sont-ils ? Vivent-ils leurs vies dans des mondes
parallèles ? Cela deviendrait intéressant si, comme dans
la trilogie de Philip Pullman, il existait des ponts, des fenêtres ou
des passerelles pour passer de l’un à l’autre de ces univers. Imaginons
pour l’instant un autre mode d’existence de ces possibles non parcourus.
Imaginons qu’ils nous accompagnent comme des voisins invisibles, des
ombres insubstantielles, qu’ils nous chuchotent des histoires. Ils ne
nous les dictent pas. En tout cas nous ne comprenons rien à ces
chuchotis. Nous avons beau tendre l’oreille, ils se dérobent à nous.
Leur musique est étrangement attirante. Alors nous tentons de les
écrire. Là, d’une certaine façon, ils nous répondent. A peine une phrase
formée, ils nous disent, non, ce n’est pas ça. Il nous faut obéir,
réécrire jusqu’à qu’ils cessent de nous réprimander.

L’adolescente de la ferme où j’allais chercher du lait prend quelqu’un
par la main. Elle guide la silhouette vers le lieu où j’imaginais ses
rendez-vous. Ils arrivent près d’une mare, quelques roseaux, des arbres,
un paysage ordinaire du Vexin. Elle lui lâche la main et lui fait signe
de silence. Ils restent ainsi un long moment, calmes, immobiles,
regardant le soir tomber. Puis quelqu’un chante. Pas un oiseau, ni le
bruit du vent. Une voix dont il est difficile de dire si c’est celle
d’un homme ou d’une femme. Paroles indistinctes, une mélodie un peu
rauque aux phrases que ne s’arrêtent que pour rebondir dans un nouvel
élan. Une sorte de chant épique, mais célébrant le quotidien, récit de
l’obscurité et d’où la lumière va passer la nuit, des lendemains qui
viendront. Quand il fait noir, le chant s’arrête. Ils ne disent rien, ne
se regardent pas et rebroussent chemin, gardent le silence jusqu’au
passage entre les deux fermes. Sur la route, ils se mettent à parler
comme si rien ne s’était passé. Lui, je ne le connais pas, c’est un
étranger. Je le vois comme si c’était aujourd’hui. Il est grand, a les
cheveux blonds, une posture un peu voûtée, un nez fin. Il porte un
pantalon de velours (c’était l’époque). On ne dirait pas qu’il est
beau, mais on sent qu’il serait capable de rester longtemps à écouter
sans rien dire, avec des pensées qui se bousculent dans ses paupières.

Le lendemain, ils retournent près de la mare. Attendent patiemment. Pas
un son malgré l’obscurité déjà bien établie. Elle dit « j’ai peur » et
esquisse un mouvement de départ. Il la retient et commence à chanter. Sa
voix se casse à cause de la mue, mais il retrouve quelque chose du
rythme de la mélopée, de son recommencement sans fin. Parfois elle
l’aide, suggère un motif. Ailleurs, on aurait du mal à les écouter, mais
là, dans le presque noir, c’est comme une incantation, un rite qu’ils
viennent d’inventer. Quand il fait complètement noir, ils rentrent. A un
moment, elle pose la tête sur son épaule. Sur la route, ils bavardent à
nouveau. Ils éclatent de rire en se rappelant leur petite cérémonie. Ils
ne savent pas encore tout le temps qu’il faudra pour qu’on les raconte.
—-

La liste complète des Vases Communicants d’octobre 2012 est ici – merci à Brigitte Célérier @brigetoun

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3 commentaires pour Passerelle

  1. Ping : » Début d’automne atelier de bricolage littéraire

  2. @ Philippe Aigrain : beau tremplin à partir de ces « possibles délaissés », ce que l’on imagine est parfois ce que l’on voit d’une autre manière.

  3. Ping : Passerelle, un texte de Philippe Aigrain | Les vases communicants | Scoop.it

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