Mots débordants

 

Je suis arrivé juste avant la fermeture du magasin d’articles de dévotion, où je voulais acheter une tronçonneuse pour l’installer sur la berge. Je tenais à suivre scrupuleusement les instructions qui m’avaient été données par le gardien du gingko biloba. Ce vieil homme chenu était hébergé par mes cousins moldaves ; ceux-ci le tenaient en haute estime pour sa profonde sagesse et ses canines saillantes. J’ai consulté le bout de papier qui me tenait lieu d’agenda. J’y avais noté des mots que je craignais d’oublier, mes rendez-vous hebdomadaires avec mon œnologue, celui exceptionnel avec le notaire qui m’avait averti de venir assister à l’ouverture du testament de mon oncle Ferdinand ; de quoi pouvait bien se composer mon héritage ? Au moment actuel je n’ai pas le moindre indice à ce sujet. L’oncle, je l’ai perdu de vue depuis longtemps : je le savais autrefois amateur de supercheries, d’origami et de charcuteries auvergnates, mais qu’en était-il aujourd’hui ? Peut-être avais-je tort de me mettre ainsi la tête à l’envers. Après tout je n’étais pas obligé d’aller voir le notaire ni d’accepter aucun legs. Je saurais bien protéger mes intérêts contre toute intrusion de biens mal acquis qui ne profitent jamais.

 

Je n’ai pas trouvé de tronçonneuse à mon goût, alors j’ai acheté des chewing-gums biodégradables à la menthe. Ça revenait au même. Le patron du magasin m’a donné en prime une terrine de pâté de canard légèrement périmée. J’ai toujours eu l’avantage de vivre dans deux espaces différents entre lesquels je refusais de choisir avec une faiblesse pitoyable. Je subissais la fascination de toute solution semblant présenter une apparence de durabilité et je me retrouvais plus tard dans un caniveau quelconque, à la suite d’une erreur d’aiguillage. Quand le chagrin me submergeait, je revenais aux fondamentaux, problèmes d’intervalles ou de vases communicants, moulins à prières, signaux de détresse. Je lançais des fusées traçantes et j’attendais qu’elles me rapportent des marques de solidarité de mes congénères. Ensuite je les envoyais promener, et ils revenaient détendus, joyeux, avec de gros bouquets de fleurs des champs.

 

Lorsque je suis retourné à Londres, toute trace de permafrost avait disparu ; il ne me restait plus qu’à fureter chez les antiquaires à la recherche de quelques arborescences. Je laissais dériver mes éparpillements sur la rive grise du fleuve, parmi les saltimbanques et les exténuements. Une détresse sourde, aveugle et muette surgissait alors de l’oubli. Que savons-nous de ce qui nous entoure ? Sans doute moins que ce que la musique suggère.

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