Mes aurores australes

 

 

Il fut un temps où je n’avais pas besoin d’alinéas. Je n’avais qu’à monter sur le toit de l’immeuble (un toit en terrasse où Sophia Loren étendait son linge) et je sautais en parachute dans les gouffres, je patinais sur des lacs gelés en compagnie de caribous qui portaient des écharpes jacquard tricotées par leur grand-mère, je glissais sans effort sur la rambarde des ponts, une ombrelle à la main. Les ponts faisaient le gros dos, les routes conduisaient ailleurs et il était si facile de les emprunter, même si on ne pouvait pas toujours les rendre. Je buvais dans des flûtes de Pan des vins si pâles qu’un canal s’y est perdu. Je m’entourais de la pèlerine du voyageur allant sans compter les jours vers le bas de la carte Taride, en direction de Saint Jacques de Compostelle. A la frontière, il compostait son coquillage et le receveur lui donnait en prime une plume bleue à mettre à son chapeau. Il arrivait le soir, les pieds ravagés, dans une auberge dont la servante était rousse. Il écoutait les échos lointains des angélus du soir, des cloches de bronze sonnées à toute volée par des anges bronzés, leurs ailes bien repliées pour ne pas attirer l’attention des inspecteurs du fisc.

 

Pendant ce temps, j’avais semé des grains de graminées près du sémaphore, où je savais qu’à l’été venu, les herbes sages allaient dessiner à grands traits le terrain d’atterrissage des météores. J’avais ouvert des encyclopédies élimées à la page qui montrait, en un tableau récapitulatif, les occurrences des aurores boréales. Je construisais dans mon abri de jardin, à l’aide de matériaux de récupération, les conditions de création d’aurores australes autrement plus spectaculaires. Je rédigeais dans un carnet à souche de hêtre l’annonce de leur prochaine épiphanie. Je croisais fréquemment le sablier, qui me saluait d’un grand écart de son éventail panaché. Mais désormais il ne me montre plus les trésors qu’il découvre, il les enterre dans des pyramides aztèques, il les explose dans des fééries lacustres, il les dissémine le long des chemins de table les plus débridés. Je lui envoie, par l’intermédiaire d’un poisson volant vite relâché, les indications nécessaires à la préparation de son prochain voyage. Je sais que dans le secret de sa tour d’ébène, il les enclot dans le soupir à peine audible de sa mandoline.

 

D’autres personnages sont venus tendre des pièges, croyant attraper sans effort mes opossums, mes libellules ou mes gerboises. Quelle illusion ! Ils portent des manteaux couleur de fumée, des souliers de velours assurent leur silence. Plus on les ménage, plus ils se déchaînent. Je n’ai même pas besoin d’aménager des chausse-pieds pour qu’ils y tombent la tête la première ; j’allonge simplement une échelle de Richter le long du piano et ils s’écroulent les uns après les autres en un amas chamarré de guenilles. Alors je reprends les manettes et j’escalade la colline sans reprendre mon souffle. Je le laisse bien rangé dans les caves où j’entasse mes archives, sur des kilomètres de rangements linéaires en bois de peuplier fendu. Je paie en monnaie de singe les artisans patients qui les confectionnent en sifflotant, la casquette en arrière, à cheval sur le faîte du toit. Ils ne m’en tiennent pas rigueur, trop occupés à tracer sur leurs planches, en spirales qui se répètent, les chapitres rythmés de mes cosmogonies personnelles. Le patron de l’atelier apporte une chopine bien gaillarde, les verres se choquent et le travail rebondit de fenêtre en fenêtre. Une vieille femme regarde pensivement la neige qui tombe uniquement sur le versant ombreux du ravin, et salue de la main les corbeaux rassemblés à l’orée du boulevard.

 

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6 commentaires pour Mes aurores australes

  1. czottele dit :

    et bien! ça change des crépuscules boréaux… superbe! Bravo!

  2. Zéo Zigzags dit :

    Super! Vraiment, d’ailleurs!😉

  3. J’aime beaucoup ce texte : on dirait un rêve les yeux ouverts, ça bouillonne d’images et c’est d’une maîtrise qui m’enchante !

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