Baie de Kalamitsa

De loin, de très loin, dans la petite plaine bordant la baie de Kalamitsa, je vois un mouton cheminer tout doucement (comment s’est-il retrouvé tout seul, celui-là ? il n’y a qu’un instant, il y en avait des dizaines), puis un coq allant en sens inverse. Tous deux ont cette façon étrange de progresser qu’ont les êtres quand on ne voit pas leurs pieds ou pattes se mouvoir : et cela me rappelle, instantanément, la petite fille que j’ai vue dans ma rue, sur le trottoir opposé, le matin de mon départ ; elle portait une robe longue à la jupe évasée, en tissu vaporeux, de l’organza peut-être, bleu pâle, et tombant jusqu’à terre, de sorte qu’elle avait l’air de glisser le long du trottoir comme une vision surnaturelle. Des aboiements de chiens qui se répondent : pour moi le signe incontestable de la campagne, et même si j’entends des aboiements en ville, c’est que je suis à la campagne. Je pense sans pouvoir m’en empêcher qu’hier, j’ai voulu noter quelque chose sur mon carnet, pour m’en souvenir, en me disant qu’il suffirait de quelques mots ; je ne l’ai pas fait, et maintenant je ne me rappelle absolument pas à propos de quoi c’était, pas même si c’était une information utilitaire, ou une réflexion personnelle, une nuance de sentiment, ou l’amorce d’un texte à écrire ; la première catégorie étant de loin la plus présente dans ce carnet à couverture noire, vernie, rigide.

Ile de Skyros

Ile de Skyros

Quand je lève la tête de cette page, je regarde la baie, la mer totalement calme, sans une ride ; deux petites barques immobiles tout au bord ; dans l’espace intermédiaire (où marchaient tout à l’heure le mouton et le coq), une maison basse à demi cachée par des arbres, une rangée épaisse de bambous, quelques oliviers, et un champ à l’herbe rare et desséchée, couleur de paille. Au premier plan, le rectangle délimité par le mur de la terrasse, son toit et ses piliers comprend deux poteaux électriques, de ceux que N. a si bellement photographiés. Celui de gauche supporte trois ou quatre fils qui, au soleil de ce matin, me semblent faits d’argent massif. Celui de droite commande un câble unique, plus gros, noir et vaguement torsadé, noir mat, qui a quelque chose d’un serpent raidi dans un spasme électrique. A mi-hauteur ce poteau porte une lampe surmontée d’un abat-jour métallique peint en vert, de forme conique (chapeau chinois), qui me fait penser, bien que la nuance de vert soit différente (l’autre était d’un vert plus jaunâtre) et la forme de l’abat-jour aussi (l’autre était plus oblong), à la lampe de bureau de mon père, que j’ai récupérée par la suite, et dont je ne sais pas ce qu’elle est devenue – je ne suis même pas sûre de l’avoir récupérée, peut-être ai-je simplement rêvé de le faire. La lune a fait une apparition dans ce même rectangle qu’elle a traversé de gauche à droite, pâle et diaphane, à peine une trace de lune pour nous faire souvenir que nous sommes des êtres cosmiques et qu’elle commande les marées, même si ici il n’y en a pas. Deux photophores de verre cannelé, comme des lanternes turques, sont posées sur la table, signes de fêtes qui n’ont plus lieu. Je retrouve la chaleur, la recherche du moindre coin d’ombre, les pieds usés par le sable, la beauté individuelle des galets et le sentiment du temps géologique qu’ils transmettent, la perfection mate de ces pierres polies par le geste inlassable de la mer.

août 2013

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