Le deuxième soir

Le deuxième soir, quand il s’éveilla au milieu de la nuit, c’était comme si la grosse face blême de la lune s’était posée sur l’oreiller à côté de lui, une présence diffuse dont émanait un froid brutal. Il avait éprouvé un instant d’incertitude, en ouvrant les yeux, puis il s’était souvenu : la traversée de la montagne, l’arrivée, les regards de ses compagnons. Maintenant il restait immobile, écoutant les bruits de la nuit inconnue, s’efforçant de les identifier. Ce grattement menu pouvait être le fait de petits rongeurs. Des planchers craquaient sous les pas à l’autre bout du bâtiment. Mais il y avait aussi une sorte de souffle qui n’était pas celui du vent, quelque chose comme la respiration d’un géant.

Il s’était raidi, involontairement, pour mieux tendre l’oreille aux sons qui tantôt l’envahissaient, tantôt semblaient lui échapper. Il avait froid ; c’était le froid qui l’avait réveillé. Ou bien les bruits, mais maintenant c’était le froid qui l’empêchait de dormir. Il se tourna sur le côté, remonta les genoux, tira sur la mince couverture. La lune lui envoyait des ondes soyeuses de froid lunaire. Il s’efforçait de s’endormir les yeux ouverts. A l’angle opposé de la pièce, sous le plafond, les ombres fuligineuses dissimulaient peut-être des chauves-souris ; il eut pour elles des intentions amicales.

Des pensées fugitives traversaient son encéphale, mais leurs synapses faiblardes ne lui permettaient pas de les suivre au-delà de quelques encâblures. Il lançait la corde de plus en plus loin, le nœud trop lâche se défaisait et les mots s’échappaient, s’écoulaient jusqu’au ruisseau dont on entendait aussi le murmure régulier. Il se souvint de l’homme qui avait ouvert une trappe dans le plancher de son logis pour pêcher la truite directement à la rivière, comme dans un trou de la banquise. Il se souvint des enlacements exquis des ours blancs et de leurs nuits d’ivresse au fond du Nunavik.

Plus le temps passait et plus il avait l’impression d’être couché tout près du sol, comme si les pieds du lit avaient raccourci, comme si le sommier avait disparu, et le matelas n’était plus qu’une maigre galette, à travers laquelle il sentait les aspérités du plancher lui rentrer dans la peau du dos. L’oreiller lui aussi s’était évanoui, il reposait complètement à plat et le sommet de son crâne heurtait le bois du lit. Le train était annoncé avec un très léger retard mais il traversa néanmoins ses méninges avec une vivacité de lézard traumatisé.

Il ne voulait pas réveiller les autres, les blafards, les livides, les glauques. Il voulait juste se rendormir, mais le sommeil était une coulée de mercure qui avait fui par les interstices du parquet. Maintenant la lune s’était enveloppée dans des voiles noirâtres et ne laissait filtrer que des lueurs à peine visibles. Très loin, il entendait les tambours du cours dominical dans le parc. Il se souvint de leurs roulements sourds et des coups de tonnerre qui venaient parfois les déchirer. Un bras le saisit, il ferma les yeux et se laissa aller pour de bon.

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