« Le Camp des autres » de Thomas Vinau

 

 

« Le recours aux forêts demeure possible,
lors même que toutes les forêts ont disparu,
pour ceux-là qui cachent en eux des forêts. »
Ernst Jünger

J’ai été attirée par ce livre fort, fort comme un alcool de fruit, en raison bien sûr de mon intérêt pour la forêt, les forêts qui sont dans les livres. Ses personnages sont bien ces sauvages enfants du bois sauvage que nomme Kipling dans Le Chat qui s’en va tout seul… L’histoire commence avec celle de Gaspard, un jeune garçon qui s’enfuit dans la forêt seul avec son chien blessé. Il reste d’ailleurs seul durant toute la première partie, une quinzaine de chapitres brefs (rarement plus d’une page) percutants, terriblement physiques, atemporels – je pensais d’ailleurs que l’on se situait au Moyen Age. Il s’agit avant tout et à tout prix de survivre, dans un environnement hostile, sombre, primitif.

Le-camp-des-autres

D’abord recueilli par Jean-le-Blanc, mi-sorcier, mi-braconnier, c’est au tournant de la deuxième partie que Gaspard rencontre la « caravane à Pépère », la « bande à Capello » et que la fiction rejoint les faits vrais : la bande a vraiment existé. Constituée d’une centaine de membres, dont des déserteurs, des prisonniers évadés et des bohémiens, originaires de Belgique, d’Allemagne ou de Suisse, la bande était dirigée par Jean Capello, un Suisse. Venant des Pays-Bas, la bande entre en France en 1906 par la Lorraine et se dirige vers l’Ouest, terrorisant les campagnes de Vendée, de Touraine et de Charente, commettant vols et escroqueries. En juin 1907, une partie des membres de la caravane sont arrêtés à La Tremblade par les nouvelles « brigades mobiles » de Clemenceau.

« Je l’ai gardée au chaud cette histoire qui poussait, qui grimpait en nœuds de ronces dans mon ventre en reliant, sans que j‘y pense, mes rêves les plus sauvages venus de l’enfance et le muscle de mon indignation. {…] Alors j’ai voulu écrire la ruade, le refus, le recours aux forêts », explique Thomas Vinau dans une brève postface. La forêt est l’ultime recours de tous les exclus, c’est ainsi qu’elle devient ce « camp des autres » que désigne le titre.

Un petit extrait pour approcher la belle langue de ce livre, sa puissance :

« La forêt n’a jamais perdu ses propres règles, son propre règne, son ventre de nuit sauvage. Elle est restée le souffle archaïque de nos cycles, l’haleine musquée de nos origines, la reine ombragée du vivant, la ruade. Nous nous sommes tenus à l’écart pour inventer nos propres nuits, nos propres lois de bêtes orphelines, nos merveilles, nos désastres, nos propres dieux et nos propres monstres, sans jamais cesser de la craindre avec vénération. Elle est alors devenue le refuge de ceux qui se refusaient à l’homme et de tous ceux que l’homme refusait. Elle est l’autre camp. Le camp des autres. »

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