Juste une image

Sur la photo, elle est debout sur le rivage, le dos tourné, mais le visage aux trois quarts visible. Devant elle, la rivière coule avec une sorte de hâte tranquille, sans remous, la surface presque plane, à peine griffée par quelques rochers submergés. On est en hiver, les arbres sur la rive opposée n’ont plus une feuille à se mettre, et elle, emmitouflée dans un gros manteau, une écharpe de laine, croise frileusement les bras.

Il est difficile de dire quand cette photo a été prise. Le manteau, l’écharpe pourraient dater de l’année dernière, comme d’il y a vingt ou trente ans. La coiffure est celle qu’elle a toujours portée, les cheveux longs, ondulés, libres. La femme est trop loin pour qu’on distingue bien ses traits ; assez pour la reconnaître, pas suffisamment pour dire son âge. C’est une photo en noir et blanc, mais cela ne veut rien dire ; à une époque, il en faisait beaucoup, refusant la couleur comme une facilité. Il n’y a rien d’écrit au verso, pas non plus de date imprimée.

Il a retrouvé l’image tombée d’un album ou d’une pochette, au bas du placard du bureau, en le vidant en vue de son déménagement. Il se dit que, sans cette raison de vider complètement le placard, dans ce but, il n’aurait pas eu l’occasion de regarder cette photo avant des mois, des années peut-être. Il croyait les avoir toutes jetées, déchirées, perdues.

Elle est trop loin aussi pour qu’on perçoive une expression. Il ne se souvient absoument pas des circonstances dans lesquelles le cliché a été pris. Qui a fait cette photo ? Lui, sans doute. Quand, on ne sait pas. Et où ? Il essaie de reconnaître la rivière, l’endroit précis, les têtes bourrues des saules ; rien ne surgit dans sa mémoire.

Il se dit qu’il aurait cru être ému, en revoyant si longtemps après une image d’elle, sauvée du désastre, mais il ne ressent rien, tout juste un léger agacement devant ce vide, une vague curiosité. Il tâte la cicatrice, mais il ne ressent aucune douleur ; c’est à peine si l’on peut voir, sur la peau, une dentelle blanchâtre marquant l’endroit où fut jadis la déchirure.

 

Texte publié initialement sur le site Artobazz le 31 janvier 2103
http://artobazz.eklablog.com/elizabeth-legros-chapuis-juste-une-image-vc0213-a67662367

 

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