Écrire c’est vivre

C’est un peu par hasard que j’ai emprunté à la bibliothèque Robert Desnos de Montreuil le livre de John Berger, D’ici là (en VO : Here is where we meet, c’est-à-dire « c’est ici que nous nous rencontrons »). Le livre est paru en 2005, la traduction française l’année suivante aux éditions de l’Olivier. Le nom de l’auteur m’était familier, je savais que c’était un écrivain britannique qui s’était installé en France et plus précisément dans un village de Haute-Savoie dans les années 70. Mais à y réfléchir, je crois que je n’avais rien lu de lui…

D’ici là n’est pas une autobiographie, mais un récit (récit ?) fortement autobiographique. John Berger y parle à la première personne, et ce narrateur, c’est bien lui, né le 5 novembre 1926 à Stoke Newington, faubourg de Londres. Et c’est bien de rencontres qu’il s’agit, à forte charge affective, la première étant celle avec sa mère, morte depuis quinze ans. Car dans le monde de John Berger, les morts reviennent rendre visite aux vivants et leur donner des conseils. Il y aura plusieurs dans ce livre construit de manière symétrique et géographique : trois chapitres axés sur des villes d’Europe (Lisboa, Kraków, Genève), puis un chapitre central consacré à l’évocation de fruits – « quelques fruits tels que s’en souviennent les morts » – puis à nouveau trois chapitres localisés à Islington, en Ardèche et à Madrid ; enfin un chapitre final situé en Pologne, et même plus précisément dans cette région du Sud-Est du pays que l’on appelle Petite Pologne.

Dans chacune de ces séquences, le récit oscille entre les détails concrets relevés dans la vie quotidienne (à Lisbonne : marché aux poissons, aqueduc d’Aguas Livres…) et les souvenirs que ceux-ci déclenchent dans la mémoire du narrateur. Celui-ci ne semble pas le moins du monde étonné de croiser à Lisbonne sa mère défunte ; c’est elle qui lui apprend que les morts peuvent voyager où ils veulent, et qu’elle a choisi cette ville à cause des trams. John se rappelle alors le tram 194 qu’il prenait à Croydon quand il était enfant. « Peut-être que Lisboa est une escale réservée aux morts ; peut-être que les morts se manifestent ici davantage que n’importe où ailleurs. L’écrivain italien Antonio Tabucchi, qui aime profondément Lisbonne, y a passé une journée entière avec eux. »

Berger et sa mère se rencontrent plusieurs fois à Lisbonne. Elle fait des confidences à son fils, lui racontant comment elle avait connu son premier mari, Alfred, à la Tate Gallery devant les aquarelles de Turner – John ne savait même pas qu’elle avait été mariée avant d’épouser son père.

Il a envie de lui parler de ses livres. « Chacun de mes livres parle de toi, lui dis-je soudain. » (La mère proteste.) « Les livres parlent aussi du langage, et le langage, pour moi, est inséparable de ta voix. (…) Pourquoi n’as-tu jamais lu un seul de mes livres ? » La mère lui fait alors observer : « La seule chose à savoir avec certitude, c’est si tu mens ou si tu essaies de dire la vérité, tu ne peux plus te permettre de confondre les deux. » Cette conversation, à quelques variantes près comme le conseil « Écris simplement ce que tu trouves », est reprise par John Berger à la dernière page du livre comme chapitre « 8 ½ ».

La mère et le fils se verront une dernière fois près de l’aqueduc d’Aguas Livres, où John est accompagné par Fernando, l’agent d’entretien des canaux. « Je ne sais combien de temps nous restâmes là, l’un en face de l’autre – peut-être les quinze ans entiers qui se sont écoulés depuis sa mort. » Puis la mère s’éloigne. « Je me penchai et laissai ma main flotter dans le courant qui coulait après elle. »

À Genève, John retrouve sa fille Katya (bien vivante, elle – c’est elle d’ailleurs qui a traduit le livre en français). Ils ont convenu de se rendre sur la tombe de Jorge Luis Borges. Au passage, John va chercher Katya au Grand Théâtre où elle travaille. Un oiseau s’est égaré à l’intérieur du bâtiment et n’arrive plus à s’échapper. À l’aide de gazouillis, Katya et la soprano le guident vers la sortie. John et Katya se rendent au cimetière. Près de la tombe de Borges pousse « un arbrisseau touffu aux feuilles d’un vert très foncé et parsemé de baies. Il faut que je retrouve son nom, car Borges adorait la précision ; grâce à elle, en écrivant, il pouvait se poser exactement où il le voulait. »

John loge à Kraków dans une pension de famille de Kazimerz, le vieux quartier juif. Il va au marché de la place Nowy – je vois maintenant qu’il y a beaucoup de marchés dans ce livre. C’est sans doute parce que ce sont des lieux de rencontre ; et aussi que l’on y célèbre la nourriture, or il est beaucoup question de nourriture dans D’ici là. John s’assied « dans une cantine où l’on sert de la soupe, cuite sur une cuisinière en fonte, avec dehors, sur les pavés, trois tables en bois et des bancs. » C’est là que John rencontre son ami Ken. « Ken est né en Nouvelle-Zélande et c’est là qu’il est mort. Il y a soixante ans, cet homme m’a transmis tout ce qu’il savait, sans jamais me dire comment il l’avait appris. » Les deux hommes mangent la soupe de la cantine, « un bortsch végétarien, grenat et transparent, auquel a été ajouté un peu de vinaigre de pomme, à la mode polonaise, pour contrebalancer la douceur naturelle de la betterave ».

« La première fois que nous nous sommes rencontrés, j’avais onze ans et lui quarante. (…) En français, il existe le mot passeur – souvent traduit par batelier ou contrebandier. Or le mot possède en plus une connotation de guide et il évoque la montagne. Ken était mon passeur. » Amitié incongrue en ces temps lointains. « Ni l’un ni l’autre n’avons compris à l’époque comment cela s’est produit. Maintenant nous le savons. Nous anticipions le moment actuel ; nous étions égaux alors comme nous le sommes maintenant, sur la place Nowy. Nous avons anticipé ma vieillesse et sa mort, et cela nous a mis à égalité. »

John retourne ensuite à Islington, où son ami d’autrefois, Hubert, a acheté une petite maison. Ils ont étudié dans la même école d’art à Londres en 1943. Il faut dire ici que Berger est un de ces surdoués qui peuvent s’exprimer de plus d’une manière ; il écrit, il dessine, il peint. John demande à Hubert s’il se souvient du prénom d’une fille qui était avec eux aux Beaux-Arts et avec qui il (John) avait eu une relation un peu bizarre. Au bout de plusieurs échanges, Hubert se rappelle : elle s’appelait Audrey.

Le chapitre « Le Pont d’Arc » va nous emmener dans un passé beaucoup plus lointain puisque John va visiter la grotte de Chauvet. Pendant cette visite, il pense beaucoup à Anne, la mère de son ami Simon : Anne est « en train de mourir à Cambridge ». John décrit les peintures rupestres, les mains rouges et la marque d’un pied d’enfant, les ours et les bouquetins, les lions. « L’artiste connaissait ces animaux absolument et intimement : ses mains les visualisaient dans le noir. » À son tour, John les dessine. Dans un coin de la grotte, des peintures rouges ont des formes de papillons. « Je veux qu’Anne, en cet instant précis, voie le papillon rouge depuis son lit. »

Le dernier chapitre s’intitule Le Szum et le Ching : on connaîtra plus tard la signification de ce titre. C’est la fin du voyage. « Ça y est, nous sommes arrivés – si vous me suivez toujours. Nous n’irons pas plus loin. Nous sommes parvenus à la maison sans seuil, dans la région que l’on appelle Petite Pologne. (…) Je me dirige vers l’Est à moto, sur la route nationale qui relie Varsovie à Moscou. » John évoque Despina, une amie éthologue qui étudiait les loups de la forêt de Bielowieza[1] ; et le tableau de Rembrandt Le Cavalier polonais, retrouvé par Abraham Bredius à la fin du 19e siècle dans le château du comte Tarnowski.

John se rend au village de Gorecko, qui se trouve à 20 km de la frontière ukrainienne. C’est là que Mirek a sa maison. Mirek est un ami de John ; ingénieur forestier, il travaille comme ouvrier clandestin sur des chanters à Paris. Berger est arrivé le premier ; il attend Mirek qui va venir avec sa femme Danka et leur fils de quelques mois, Olek. Dans les pages qui suivent, John alterne le récit de la vie de Mirek, celle de Danka (et de quelques autres) avec les préparatifs de la soupe à l’oseille – dont Ken lui avait donné la recette.

Non loin de là se trouve la tombe d’un soldat de la Wehrmacht enterré dans la forêt. Au village on connait son histoire ; il s’appelait Hans et il a été fusillé en 1943. Et au milieu coule une rivière… « Comme la distinction entre les trois règnes naturels, la distinction entre passé et présent s’est brouillée. Ici, la rivière s’appelle Szum ; là, elle s’appelait Ching. » Ching est le nom de la rivière qui passait au bas du jardin de la maison où habitait John quand il était enfant à Higham Park. Elle est associée pour lui à l’image de son père. Le narrateur revient sur les noces de Mirek et Danka, où il a rencontré un ami mort, Félix Berthier, peintre en bâtiment et joueur de saxo. « Ce qui se vit est plus important que ce qui s’invente. »

Mirek et sa famille sont en retard, John les attend. À cet instant, moi lectrice, j’ai eu terriblement peur qu’il leur soit arrivé quelque chose, un accident de voiture par exemple ; j’allais tourner la page et John me dirait qu’ils sont tous morts, Mirek, Danka et le petit Olek. Mais non ; le pire n’est pas toujours sûr. Ils arrivent. Bientôt Olek va apprendre à marcher et Mirek construira un seuil à sa maison. Comment mieux nous dire que l’écriture, c’est la vie ?




[1] Bialowieza est l’une des rares zones préservées de forêt primaire en Europe. « Des lambeaux de forêt ancienne subsistent toutefois dans des régions de montagne, en Europe centrale, dans les Balkans ; en plaine, avec le parc national de Bialowieza, situé à cheval sur la Pologne et la Russie et où l’on a réintroduit le bison », indique Jean-Pierre Husson (dans le livre de Marc Galochet La Forêt – Ressource et patrimoine, éd. Ellipses, 2006)

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