La tristesse des pierres

La Pierre triste (Αγέλαστος πέτρα) est un film du cinéaste grec Fílippos Koutsáftis, film que j’ai vu vendredi 14 septembre à l’Action Écoles. (Ce cinéma organise chaque 3e vendredi du mois la projection d’un film grec, le prochain devant être si je ne me trompe La Fille en noir de Mikhális Kakoyánnis, le 16 novembre). S’il faut absolument que ce film rentre dans une catégorie, on dira que c’est un documentaire. Mais en fait c’est une réflexion, une méditation, un poème.

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Le film est sorti en 2000 (et il n’a pas pris une ride). Pendant douze ans, de 1988 à 2000, Fílippos Koutsáftis est allé à Éleusis, y retournant encore et encore. Éleusis, que l’on appelle aujourd’hui Elefsína, est cette petite ville à une vingtaine de kilomètres d’Athènes, qui était dans l’Antiquité le grand centre des « mystères » célébrés dans le temple de Déméter. Et aujourd’hui une ville industrielle connue pour ses raffineries et ses cimenteries. Éleusis est aussi la ville natale d’Eschyle, et les vicissitudes de la statue du dramaturge, au fil des municipalités successives, ponctuent la narration.

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La Pierre triste, comme le dit Georges Didi-Huberman (qui avait présenté le film en 2013 au Louvre lors d’un cycle « villes en ruines ») se présente comme le journal « de ce tournage en forme d’obstiné retour ». Fílippos Koutsáftis, qui est aussi le récitant du film, le mentionne à plusieurs reprises : il revient à Éleusis encore et encore, sans but précis. « Pourquoi Éleusis ? commente Georges Didi-Huberman, s’adressant au cinéaste. Ce sont là vos mystères à vous seul, je ne veux pas les profaner. Mais votre film déplie, avec constance et urgence à la fois, ce que vous nous offrez à nous tous, à savoir la nécessité d’Éleusis. »

Koutsáftis filme les fouilles sommaires que l’on fait lors de chaque destruction d’un bâtiment remplacé par un immeuble plus moderne, les découvertes qui sont faites : des sarcophages, des amphores, des objets quotidiens – un miroir rond dans la tombe d’une femme. Il montre le patient travail des archéologues. Il filme aussi et interroge des personnes âgées surtout, derniers survivants de toute une population de réfugiés installés là dans des maisons rudimentaires en 1922, après la « Grande Catastrophe » et l’expulsion des Grecs d’Asie mineure. Pauvres gens, mais dépositaires d’une riche mémoire collective.

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C’est peut-être par hasard, je n’en sais rien, que Koutsáftis a rencontré le personnage le plus emblématique de son film, Panayótis Farmákis, un vagabond, peut-être un simple d’esprit. Qui erre dans la ville, la tête toujours couverte d’une veste qu’il maintient en place de la main, et récupère des pierres anciennes sur les chantiers, qu’il transporte dans ses bras ou dans une brouette. Il délivre quelques paroles sibyllines, comme un oracle. Au fil du temps, il s’est accoutumé à la présence du cinéaste et lui suggère même des endroits à filmer. Quelques minutes avant la fin du film, Koutsáftis annonce la mort de ce « vagabond stellaire » et lui dédie un émouvant éloge funèbre.

Ci-dessous : la présentation faire au Louvre en 2013
https://www.louvre.fr/georges-didi-huberman-presente-le-film-la-pierre-triste-de-filippos-koutsaftis

 

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« Le Camp des autres » de Thomas Vinau

 

 

« Le recours aux forêts demeure possible,
lors même que toutes les forêts ont disparu,
pour ceux-là qui cachent en eux des forêts. »
Ernst Jünger

J’ai été attirée par ce livre fort, fort comme un alcool de fruit, en raison bien sûr de mon intérêt pour la forêt, les forêts qui sont dans les livres. Ses personnages sont bien ces sauvages enfants du bois sauvage que nomme Kipling dans Le Chat qui s’en va tout seul… L’histoire commence avec celle de Gaspard, un jeune garçon qui s’enfuit dans la forêt seul avec son chien blessé. Il reste d’ailleurs seul durant toute la première partie, une quinzaine de chapitres brefs (rarement plus d’une page) percutants, terriblement physiques, atemporels – je pensais d’ailleurs que l’on se situait au Moyen Age. Il s’agit avant tout et à tout prix de survivre, dans un environnement hostile, sombre, primitif.

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D’abord recueilli par Jean-le-Blanc, mi-sorcier, mi-braconnier, c’est au tournant de la deuxième partie que Gaspard rencontre la « caravane à Pépère », la « bande à Capello » et que la fiction rejoint les faits vrais : la bande a vraiment existé. Constituée d’une centaine de membres, dont des déserteurs, des prisonniers évadés et des bohémiens, originaires de Belgique, d’Allemagne ou de Suisse, la bande était dirigée par Jean Capello, un Suisse. Venant des Pays-Bas, la bande entre en France en 1906 par la Lorraine et se dirige vers l’Ouest, terrorisant les campagnes de Vendée, de Touraine et de Charente, commettant vols et escroqueries. En juin 1907, une partie des membres de la caravane sont arrêtés à La Tremblade par les nouvelles « brigades mobiles » de Clemenceau.

« Je l’ai gardée au chaud cette histoire qui poussait, qui grimpait en nœuds de ronces dans mon ventre en reliant, sans que j‘y pense, mes rêves les plus sauvages venus de l’enfance et le muscle de mon indignation. {…] Alors j’ai voulu écrire la ruade, le refus, le recours aux forêts », explique Thomas Vinau dans une brève postface. La forêt est l’ultime recours de tous les exclus, c’est ainsi qu’elle devient ce « camp des autres » que désigne le titre.

Un petit extrait pour approcher la belle langue de ce livre, sa puissance :

« La forêt n’a jamais perdu ses propres règles, son propre règne, son ventre de nuit sauvage. Elle est restée le souffle archaïque de nos cycles, l’haleine musquée de nos origines, la reine ombragée du vivant, la ruade. Nous nous sommes tenus à l’écart pour inventer nos propres nuits, nos propres lois de bêtes orphelines, nos merveilles, nos désastres, nos propres dieux et nos propres monstres, sans jamais cesser de la craindre avec vénération. Elle est alors devenue le refuge de ceux qui se refusaient à l’homme et de tous ceux que l’homme refusait. Elle est l’autre camp. Le camp des autres. »

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Alvaro Mutis et les chats d’Istanbul

J’ai acheté l’autre jour, un peu par hasard, le livre d’Alvaro Mutis Le Dernier visage (Grasset, Cahiers Rouges, 1991), qui rassemble de manière légèrement hétéroclite des nouvelles, le récit de son séjour en prison (Carnets du palais noir – Journal de la prison de Lecumberri) et une Relation véridique des rencontres et complicités entre Maqroll le Gabier et le peintre Alejandro Obregón, le tout traduit par François Maspero. J’ai pris un grand plaisir à la lecture du premier texte, La Maison d’Araucaíma, récit torride et envoûtant ; j’ai moins apprécié les suivants (trop de militaires à mon goût, même si certains passages restent sublimes). Et voilà que dans la Relation…, je tombe sur ce passage :

« Les chats d’Istanbul, expliqua el Gaviero, sont d’une sagesse absolue. Ils contrôlent complètement la ville, mais ils le font d’une façon tellement prudente et silencieuse que les habitants ne se sont jamais rendu compte de ce phénomène. Cela doit remonter à Constantinople et à l’Empire d’Orient. Je vais vous dire pourquoi: j’ai soigneusement étudié les itinéraires que prennent les chats à partir du port, et ils suivent toujours, sans jamais dévier, ce qui fut les limites du palais impérial. » (Alvaro Mutis, Le Dernier visage, p.198)

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La digression sur les capacités surnaturelles des chats et leur amitié avec les humains se poursuit sur deux pages. Cela m’a évidemment remis en mémoire le merveilleux film de Ceyda Torun, Kedi, des chats et des hommes, vu il y a quelques mois ; une évocation poétique et chaleureuse des chats errants d’Istanbul et de leurs rapports avec les habitants de la ville.

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Les récoltes de 1786

A la fin de l’année 1786, dans le registre d’état-civil 1770-1792 du village de Courgenay (Yonne), le curé Petit des Rochettes trace sous le titre « Notes » un bref bilan des récoltes :
« La gelée et la bruine ont fait tort aux vignes et aux froments cette année, et les vers ont dévasté presque entièrement les vignes des Gallebaux, mais un fléau inopiné (la grêle) a dévasté absolument plus de deux cens soixante arpens de seigle, et à moitié environ soixante-dix-huit. La pluie ayant entraîné ce que la grêle paraissait avoir épargné. Nous ne savons ce que cela signifie, mais les vins bouillaient encore aux Rois 1787.»

Image : l’abbaye de Vauluisant à Courgenay (source Wikipedia)

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D’une passante

Continuant ma balade à travers les registres d’état civil des siècles passés, je m’arrête aujourd’hui à Rosoy (Yonne), en 1720. Je reproduis le texte avec l’orthographe d’origine (on remarquera la graphie variable des noms propres). J’ai seulement pour la clarté de la lecture ajouté les apostrophes qui n’existaient pas.

« Ce jourdhuy vingtquatrieme septembre 1720, a été baptisé par moy curé de Rosoy soussignée (sic) Marie, fille de Jeanne Troussez, Passante, laquelle a declaré en presence de Marguerite Galois matrone de ce lieu, accompagnée de Jean Halais et de Claude Besson, estre des oeuvres de Jean Gauthier valet au moulin de verron ; ladite Jeanne Troussez leurs ayant declaré qu’il y avait environ dix ou onzes ans que son homme etait à l’armée, ne sachant s’il etait mort. Le parrein a été Pierre Lobé serviteur domestique de Gabriel Gaudin et la marreine qui lui a imposé le nom est Marie Malin fille de Marie Huot, Lesquels ont declarez ne sçavoir signé à la reserve de Jean Hallais [ajout marginal : et de Pierre Lobé] qui s’est avec nous soussignez enfin
[Signatures] : Jean Allais, Pierre Laubet, Balduc curé de Rosoy. »

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(image Delcampe)

A partir de ces quelques lignes, je me fais toute une histoire. Jeanne Troussez n’est pas du coin, c’est une « passante ». Elle doit avoir la trentaine, si son « homme » (mari ? on ne sait pas) est parti à l’armée depuis une dizaine d’années. L’homme manquant, et « ne sachant s’il est mort », elle est partie sur les routes. A Rosoy, elle a rencontré Jean Gauthier, valet au moulin de Véron (la commune voisine) et voilà, il y a eu un enfant de fait. Mais qu’est-il advenu par la suite de Jeanne Troussez et de sa fille Marie (si celle-ci a survécu) , qui sait ?

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Le chien noir

C’est l’écrivain anglais Samuel Johnson qui, vers la fin du 18e siècle, a utilisé le premier cette métaphore pittoresque pour désigner la dépression. Elle a été ensuite popularisée par Winston Churchill. Et Ian McEwan a publié en 1992 un (excellent) roman sous le titre Les Chiens noirs.

Les chiens noirs de la déprime tantôt nous déchirent de leurs crocs et tantôt se couchent à nos pieds pour nous regarder avec des yeux pleins de désolation.

 

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Van Gogh, Le Vieil Homme triste (1890), Otterlo, Musée Kröller-Müller (image Wikipedia)

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Débuts

Il m’est arrivé de
Je ne sais pas si
Pourquoi ne pas essayer de
Cela dépend de la manière dont
Et il y a lieu de tenir compte du
Supposons un instant que
On n’en n’a jamais fini avec
Ce n’est pas comme si
Je voudrais bien savoir quand
Ce n’est pourtant pas
Toujours est-il que
En fin de compte, nous

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