Michel, Aurora, Olympia et les autres

Je viens de passer plusieurs semaines en la compagnie d’un homme bien singulier : Michel Leiris, pour les besoins d’un article que je devais faire pour la revue de l’autobiographie La Faute à Rousseau (à paraître en juin), à l’occasion de la parution simultanée d’une nouvelle édition de son Journal, initialement paru en 1992 ; d’un coffret qui regroupe les quatre volumes de La Règle du jeu dans la collection L’Imaginaire ; et enfin d’un inédit, la correspondance entre Leiris et Jouhandeau – le tout chez Gallimard.

J’avais assez peu lu Leiris dans le passé, à part L’Age d’homme et Fourbis. Je peux dire que je l’ai redécouvert à cette occasion, guidée parallèlement par l’excellent Lire Leiris (dont le titre anagrammatique rappelle les jeux de langage dudit Leiris) de Philippe Lejeune. Immersion totale dans les quelque 700 pages du Journal (le volume en compte plus de mille, avec appendices, notes, index…). Où se reflètent inlassablement les obsessions de Leiris, l’égocentrisme, la peur de la mort et la fascination du langage.

À peine avais-je sorti la tête de l’eau, une fois rédigé le premier jet de l’article, que j’ai eu la perverse envie de lire encore du Leiris. J’avais noté qu’il se réclamait toujours, s’il lui fallait se classer, du surréalisme et j’ai donc eu envie de lire Aurora, son mystérieux récit. Je suis allée sur un des sites de vente de livres d’occasion que je fréquente (Recyclivre si je ne me trompe) pour le commander. Mais le temps que je me décide, le titre avait plus ou moins reculé dans les limbes de ma mémoire et je me suis retrouvée sans m’en apercevoir à commander un autre livre de Leiris, Le Ruban au cou d’Olympia.

Le livre reçu, je me suis enfin aperçue de mon erreur, mais aucun regret. Ce livre tardif (1981, l’auteur était octogénaire) adopte une forme de fragments courts plus libres que ceux de Frêle bruit, le dernier volume de la Règle du jeu (ou plutôt, s’agissant de Leiris, on devrait dire La Règle du Je). Il est ponctué par des évocations du tableau de Manet. Un vrai plaisir de lecture, et comme je ne suis pas censée cette fois faire un article à son sujet, j’écris ceci.

(source image : Connaissance des Arts)

Publié dans Lectures | Laisser un commentaire

Le terrible hiver de 1709

C’est un fait historique attesté : l’hiver de 1709, exceptionnellement froid. Témoignage noté par le curé de Chigy (Yonne) (registre BMS 1703-1712 p. 40), entre deux actes d’état civil :

« L’an mil sept cent neuf depuis le six janvier de la (un mot illisible) année jusqu’au vingt-cinq du mois il a fait une gelée si forte et si épouvantable que les pierres se sont cassées, les arbres se sont fendus, les noyers gelés jusque dans la racine, et enfin Malheur des plus grands, les blés même quoique couverts de neige ont été perdus et gelés, les froments comme les seigles, en sorte que dans le finage de cette paroisse de Chigy on ne compte pouvoir en recueillir un seul grain. Fait ce 3 avril 1709. »

Il y a quelque chose de tragique dans cette catastrophe annoncée, quand on sait dès le printemps qu’il n’y aura pas de moissons et que la famine menace.

Voir l’article d’Historia : « Les terribles ravages du grand hiver »
https://www.historia.fr/1709-les-terribles-ravages-du-%C2%AB-grand-hiver-%C2%BB

Publié dans A propos | 1 commentaire

La tristesse durera toujours

Quand Vassilis Alexakis est mort, le 11 janvier dernier, j’ai choisi d’écrire à ce propos sur le nouveau blog que je fréquente, Grains de sel :

http://apagrainsdesel.canalblog.com/archives/2021/01/16/38757905.html

Pour que cela atteigne davantage de gens, ce blog étant assez confidentiel.

Aujourd’hui je lis à son sujet le beau texte de Sabyl Ghoussoub sur remue.net et je suis renvoyée à la tristesse qui me hante depuis plusieurs semaines, pour d’autres raisons.

https://remue.net/la-mort-d-un-ecrivain

Et merci à Yves Charnet pour le titre.

Publié dans A propos | Laisser un commentaire

Les travaux des champs

Cet acte de décès est extrait du registre BMS de Foissy-sur-Vanne (Yonne) 1704-1716, page 25. J’ai conservé l’orthographe d’origine.

Ce Jourdhuy 21e Jour de Juilliet 1707 a esté inhumé dans le cymetière de cette parroisse de Foissy Claude Berthelin lequel est décédé et Mort de l’excessive chaleur dans les champs en moissonnant du grain Toutefois dans la Communion de notre Mère la Ste Eglise ayant fait ses pâques et Jubilé La susd[it]e Inhumation s’est f[ai]te en présence de Paul Berthelin et Edme Berthelin ses frères, de Charles Prin et plusieurs autres qui ont declarez ne sçavoir signer excepté le[di]t Paul Berthelin qui a signé avec moy curé soussigné
Signatures : H. Hachette curé de Foissy, P. Berthelin

En raison de l’absence d’éléments d’identification (âge du défunt, nom de ses parents) je n’ai pas pu déterminer si le malheureux Claude Berthelin pouvait être rattaché à mon arbre généalogique, qui compte effectivement des Berthelin.

Publié dans Généalogies | Laisser un commentaire

On s’habitue, c’est tout

« Ce que je sais ou crois savoir : on s’habitue très vite aux choses insupportables. Rappelle-toi l’histoire de cette vieille dame qui marche dans la rue complètement voûtée, et bossue, maladroitement mais marche. Je veux dire, on l’a tous vue quelque part. Bien sûr que c’est une situation intenable, mais enfin en attendant il fallait bien tenir et, donc, se mouvoir dans le tissu de la ville. Là, c’est pareil. Sauf qu’à la place de la bosse, c’est une épidémie. Et à la place de la voûture, ce sont des attentats terroristes. Pourquoi a-t-on commencé à manquer de vigilance et à reprendre des comportements dangereux ? Car on s’habitue à tout, même aux chiffres de mort chaque jour. Bientôt avant de sortir de chez soi on consultera la météo, la pollution, les retombées plastiques, les émanations nucléaires, la chaleur du réchauffement climatique, les morts du covid, la carte en temps réel des attentats en cours, les lieux où se déroulent des manifestations réprimées par la police dans le sang, les accidents de la route, les catastrophes aériennes, etc. Et on se dira ah tiens. Ou bien rien du tout. Et on ira quand même acheter nos choses, tout bossus d’être nous. » Guillaume Vissac, Fuir est une pulsion, journal d’octobre [2020]

Photo de Bruno Thethe sur Pexels.com
Publié dans A propos | Laisser un commentaire

Marie Burté, sage-femme

Comment on obtenait une licence professionnelle de sage-femme au début du 18e siècle… C’est le curé du village qui la délivre (c’est le cas de le dire) et il n’est pas question de faire preuve de connaissances médicales, mais de montrer son allégeance à la foi catholique. Et l’examen annuel auquel la postulante promet de se soumettre n’est pas non plus d’ordre médical, mais porte sur sa maîtrise du rituel du baptême. Les sages-femmes étaient en effet habilitées à baptiser (ondoyer plutôt, procédure plus expéditive) les nouveau-nés en danger de mort, occurrence hélas assez fréquente.

Cet « acte » se trouve à la date indiquée dans le registre BMS de Malay-le-Vicomte (aujourd’hui Malay-le-Grand) 1733-1742 parmi les actes de baptême, de mariage et de sépulture. J’ai modernisé l’orthographe et ajouté quelques signes de ponctuation dont le curé Vacher était assez avare.

The New-born *oil on canvas *76 × 91 cm *1600-1652

« Ce jourd’hui 5 février 1739 est comparue devant nous curé de Malay-le-Vicomte soussigné, Marie Burté femme de Nicolas Martin âgée de 32 ans, laquelle depuis plusieurs années avait assisté par bonne volonté les femmes dans leurs couches, et nous ayant communiqué le désir de certaines [ayant] exigé d’elle le serment ordonné par monseigneur l’archevêque dans le rituel de ce diocèse et après qu’elle nous a eu juré et promis sur les Sts Évangiles qu’elle voulait vivre et mourir dans la foi de l’église catholique apostolique et romaine, qu’elle s’acquitterait avec le plus de fidélité et diligence qu’il lui serait possible de la charge qu’elle entreprenait d’assister les femmes dans leurs couches, et qu’elle ne permettrait jamais que ni la mère ni l’enfant encourussent aucun mal par sa faute, et que lorsqu’elle aurait quelque péril éminent elle [un mot illisible] du conseil et de l’aide des médecins et des chirurgiens, et des [un mot illisible] qu’elle connaîtrait entendre et [un mot illisible] en cette fonction, qu’elle ne révèlerait point le secret des familles, ni des personnes qu’elle assisterait ; qu’elle n’userait d’aucun moyen illicite, sous quelque couleur ou prétexte que ce soit, par vengeance ou mauvaise affection ; qu’elle n’omettrait rien de ce qui serait de son devoir alléguant de quoi que ce soit ; mais qu’elle procurerait le salut corporel et spirituel tant de la mère que de l’enfant, autant qu’il lui serait possible ; et sur le témoignage que plusieurs femmes nous ont rendu d’elle, l’avons [un mot illisible] la fonction de sage-femme.

Nous a promis en outre ladite Burté de fréquenter souvent les sacrements, d’engager les femmes qu’elle assiste à s’en approcher dans la quinzaine avant leurs couches et à se mettre sous la protection de la Ste Vierge et d’assister lesdites femmes jusqu’à ce qu’elles aient reçu la bénédiction, dont elle nous avertira, afin de prendre une heure commode pour la [un mot illisible] ; qu’elle viendra tous les ans subir un examen sur la manière de baptiser et recevoir de nous les avis et les instructions que nous jugerons à propos de lui donner ; et pour tous ses services l’avons [trois mots illisibles] à laquelle elle s’est contentée ; et si ladite Burté manquait à aucunes promesses susdites lui serait défendu par nous d’exercer ladite fonction ; et lui avons délivré copie du présent acte pour lui servir à ce que de raison, l’an et jour que dessus. » (Signature : Vacher)

Image : Georges de La Tour, Le nouveau-né – Musée des Beaux-Arts de Rennes – vers 1640

Publié dans Généalogies | Laisser un commentaire

Tous cousins

Recherches généalogiques. En ce moment j’examine le registre d’état civil BMS (baptêmes, mariages, sépultures) au début du 18e siècle (1723-1732) d’une commune de l’Yonne, Malay-le-Grand, dont sont issus beaucoup de mes ascendants. Je constate que – approximativement – 80 % des naissances, mariages, décès concernent directement ou de très près des personnes faisant partie de mon arbre. Cela me semble à la fois étrange et complètement normal. Etant donné la très faible mobilité des gens dont je parle (à partir de 1900 et en remontant dans le temps), il était naturel qu’ils s’allient à d’autres aussi peu mobiles qu’eux. En 1793 (je n’ai pas de chiffre plus ancien) le village comptait 829 habitants. Tous cousins ! Ou presque.

Publié dans Généalogies | Laisser un commentaire

L’éclat des roses

« La Rose du Quercy, une rose de cœur » de Geneviève Besse-Houdent
éditions Tertium, mai 2020

C’est un motif que l’on dit unique et spécifique au Quercy – l’on se demande si la rose du Quercy est seulement un ornement architectural ou si une histoire d’amour s’y trouve cachée ?

A partir de cette question, l’historienne de l’art Geneviève Besse-Houdent a mené son enquête dans les églises et chapelles du Lot, pour s’arrêter aussi à la cathédrale de Cahors, avec sa chapelle Notre-Dame consacrée en 1484. Le motif sculpté de la rose a déclenché à la fin du 15e siècle et au début du 16e dans le Quercy un engouement, un phénomène de mode unique avec plus de 600 occurrences, dont témoignent les belles images de Jean-Louis Nespoulous qui illustrent le livre. Tout cela à l’appui d’une interprétation « peut-être osée », comme le dit l’auteur : la rose de pierre serait un hommage de l’évêque Antoine d’Alamand à sa bien-aimée, Sicarde de Sorbier. La rose n’est pas sans pourquoi…

Cette hypothèse romanesque n’empêche certes pas Geneviève Besse-Houdent de mener sur cet ornement une analyse historique et esthétique approfondie. Elle explore également les connexions du thème de la rose ornement sculpté avec le Roman de la Rose et les arcanes et l’amour courtois.

« Quelle beauté sauvera le monde ? » demandait Dostoïevski, aujourd’hui relayé par François Cheng.

Publié dans Toute forme d'art | Laisser un commentaire

Monovocalisme en E

Persévérer, perdre, déferler
Émettre, émerger
Déclencher, enclencher, peler, épeler
Prendre, reprendre, tendre, étendre, détendre
Prendre, reprendre, fendre, défendre
Pénétrer

Chercher, rechercher, verser
Mêler, démêler, entremêler
Mettre, démettre, remettre
Mener, emmener, démener
Être, entrer, rentrer
Réserver, préserver
Gercer, gérer, geler,
Presser, créer,

Père, mère, mer, fer, perte, perle
Fenêtre, merle, cerbère, herbe,
Évènement, tesselle, nerf, cerf, serf
Vent, pente, terme, ferme
Benne, penne, pène, cène, étrenne
Erre, sphère, mégère, réserve
Chêne, ébène, géhenne, gêne
Renne, rênes, herse, gel, gelée

Évêque, crêpe, pelle, selle,
Messe, espèce, presse, vente, sente
Verre, ver, vers, vert, verte
Net, sec, dément, terne
Ferme, léger, sévère, revêche
Pérenne, hellène, grec, bref
Certes, quelque, entre, récemment, vers

***

Des fenêtres ternes, sèches, verres gelés,
Mènent vers les terres des chênes verts
Le vent mêle et démêle les herbes sèches
Les herses pressent le sel et déferlent les mers

L’ébène des pentes, réserves des cerfs
Le terme ferme des étrennes des serfs
Les événements sévères pèsent les nerfs
L’évêque émet des mètres brefs

Publié dans Upoèmes | Laisser un commentaire

La double mort de Niecoan

« Dans une petite ville perdue du Mexique, un beau matin, il y avait une fille morte d’une blessure par une flèche reçue dans le dos. Ses yeux, les larmes séchées, étaient grand ouverts sur la mort et contemplaient un monde de beauté et de chagrin. Elle s’appelait Niecoan, et c’était une belle fille, aussi belle qu’une fleur, qui rêvait le rêve de toutes les filles. Niecoan était allée à l’aube rejoindre son père et il avait écrit une chanson pour elle, mais au bout d’un moment il s’était senti mal, il avait très chaud et il était très las. Il s’allongea près d’elle, mit sa tête sur ses genoux et mourut. Je crois que la flèche contenait un peu de poudre, et pendant que Niecoan chantait, la flèche avait glissé et l’avait tué. J’étais en admiration devant elle, je n’étais pas retourné là-bas, mais j’étais allé à sa rencontre et je lui avais dit tout ce qui était arrivé à la petite fille. Je lui ai chanté une chanson comme son père. Quand tu as une petite fille dans tes bras, avait-il dit, ne la laisse pas aller dormir sans toi, et ne laisse personne rentrer à la maison sans toi, parce que tu vas pleurer. Cela m’avait fait grandir.

Je savais où elle habitait. On se voyait chaque soir quand il était au travail, et je montais et descendais dans la maison, regardant tout, en pleurs. Je savais où elle habitait. Tous les gens de la ville savaient où il habitait, et il venait là chaque matin. Sinon, il était toujours à la maison, toujours avec sa femme, quelquefois avec ses enfants, toujours avec sa femme et sa mère. Je savais où elle habitait, j’étais si proche d’elle, même si plein de choses entre nous étaient différentes ; ce n’était que le début, pour autant que je sache. Elle me parlait comme une mère à son enfant. C’est ainsi que je me suis mis à l’aimer en tant que personne. Si je n’avais pas eu cette chance, je n’aurais probablement pas pu y aller les premières années, quand il était avec moi. Elle était tellement proche de moi, elle était aussi ma grand-mère. Nos familles étaient proches, mais pas tant que ça. Nous avions une maison bien vieille, mais agréable, où j’aimais courir en tous sens. Je savais que la terre était bonne à cet endroit, et il y avait de l’eau à proximité, assez pour installer un bassin, et ce n’était pas loin de la ville. J’avais aménagé un grand jardin, facile à cultiver. Mais cela ne va pas plus loin ; c’est là que mon histoire s’achève, et ma famille s’achève aussi, et mes voisins également. »

J’ai écrit ce texte à l’aide du logiciel libre Talk To Transformer d’Adam King, après avoir lu celui composé par Joachim Séné (voir https://remue.net/je-ne-pouvais-plus-ecrire). En gros, on écrit une première phrase, et le robot (je sais, ce n’est pas un robot, mais c’est ainsi que je le vois) vous fournit une suite en plusieurs paragraphes. Si cela ne vous plait pas, on peut en demander d’autres à partir de la même phrase (la mienne était juste « Dans une petite ville perdue du Mexique, un beau matin »). J’ai établi ce texte à partir de 3-4 séquences de TTT, j’ai juste traduit et à peine arrangé quelques transitions.

Publié dans Fictions | Laisser un commentaire