Un aller simple

P1050559J’ai pris un aller simple. Le type du guichet voulait me vendre un aller-retour, mais à quoi bon ? Je n’ai jamais aimé gaspiller mon argent. Le dépenser, d’accord, mais à bon escient. L’aller simple coûtait déjà bien assez cher et on n’échappe plus désormais à l’excédent de bagages. Un sandwich pour la route, une bouteille d’eau gazeuse. Pétillante, plutôt. Rutilante ? Pétulante ? J’ai trouvé facilement la zone de départ, mais le travion n’était pas encore à quai. Pas encore « formé ». J’imagine le convoi qui se forme dans un grand bac comme ceux où on développe les photos. Je devrais dire « développait », je parle des photos argentiques bien sûr. Donc le travion n’était pas encore là. Ils les amènent de plus en plus tard et il faut se précipiter pour avoir une place. Et encore, rien n’est moins sûr.

Il y avait déjà beaucoup de monde qui attendait. Pour passer le temps, des jeunes filles faisaient des culbutes, leurs longues jupes renversées comme des corolles de campanules, et les colliers ornés de piécettes qu’elles portaient aux chevilles sonnaient. Des enfants lisaient gravement la Légende des Siècles. Des garçons polissaient à la peau de chamois de petits objets en corne et en ivoire dont la fonction restait peu claire. De temps en temps ils les élevaient d’une main vers la lumière et les considéraient un instant, la tête penchée sur le côté ; puis ils reprenaient leur tâche. J’ai vu passer une cohorte d’archéologues, vêtus de peaux de bêtes, entravés deux à deux, sans doute en route pour un bagne quelconque.

Le bruit s’est soudain interrompu. C’était un ronronnement discret et c’est seulement l’étendue du silence qui m’a fait comprendre qu’il était là en fond sonore depuis le début. Maintenant il ne serait plus possible d’intercaler des passages d’oies sauvages ou des verres de bourbon sur les rochers. La lumière, du côté de la gare ouvert vers le large, s’était faite plus intense, on approchait du milieu du jour. Comme Claude Monet à la Gare Saint-Lazare, je me disais « qu’il ne serait pas banal d’étudier à différentes heures du jour le même motif et de noter les effets de lumière qui modifiaient d’une façon si sensible, d’heure en heure, l’apparence et les colorations de l’édifice. » Des pigeons légèrement mutants entraient sous la voûte d’un coup d’aile, faisaient une rapide tournée d’inspection et repartaient transmettre leur rapport à la hiérarchie. Semblable à une sorte de Colosse de Rhodes new age, une grue gigantesque enjambait les voies à la sortie de la gare.

La lumière ayant changé, j’ai vu qu’il se faisait un mouvement de foule vers le quai le plus éloigné, et j’ai aperçu de loin le travion qui aspirait les passagers avec des ronflements sonores. Mais ce n’était pas le mien ; c’était juste un travion des plus ordinaires à destination d’un port de mer quelconque. Je commençais à me rendre compte que j’allais peut-être devoir passer toute la journée dans cette gare égarée, hagarde, garnie de personnages blafards. Quand le travion viendrait enfin, je n’étais même pas sûr d’avoir encore envie – ou même besoin – de le prendre. Pour cela il fallait que j’attende encore, je ne pourrais le savoir que le moment venu, et de même je ne pouvais pas savoir d’avance quel était ce moment, ni même le guetter.

Puis les flix ont débarqué comme un vol de gerfauts et ont emmené tout le monde, sauf moi qu’ils ont salué à grands coups de chapeaux emplumés. C’est pas maintenant qu’il va venir, mon travion.

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Parce que Mallarmé

Calme globe là-haut, la nuit la plus obscure
Ne cherche aucun éveil, nul chant de blanc satin
Lune blafarde encore au versant du matin
Une sandale enfuie, oubliée de Mercure

Rapide comme un trait, au messager latin
Du phare le gardien contemple en vain l’épure
A l’image du ciel étend toute nature
Ou de l’envers fermé de ce mont Palatin

Orties et pissenlits en son humble soupière
Rêves de l’au-delà par-dessous sa paupière
Et de la mer venu quelque étrange danger

Donne à sa solitude une intention divine
Un projet silencieux, un mystère léger
A l’aube dont la clef lentement se devine

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Le deuxième soir

Le deuxième soir, quand il s’éveilla au milieu de la nuit, c’était comme si la grosse face blême de la lune s’était posée sur l’oreiller à côté de lui, une présence diffuse dont émanait un froid brutal. Il avait éprouvé un instant d’incertitude, en ouvrant les yeux, puis il s’était souvenu : la traversée de la montagne, l’arrivée, les regards de ses compagnons. Maintenant il restait immobile, écoutant les bruits de la nuit inconnue, s’efforçant de les identifier. Ce grattement menu pouvait être le fait de petits rongeurs. Des planchers craquaient sous les pas à l’autre bout du bâtiment. Mais il y avait aussi une sorte de souffle qui n’était pas celui du vent, quelque chose comme la respiration d’un géant.

Il s’était raidi, involontairement, pour mieux tendre l’oreille aux sons qui tantôt l’envahissaient, tantôt semblaient lui échapper. Il avait froid ; c’était le froid qui l’avait réveillé. Ou bien les bruits, mais maintenant c’était le froid qui l’empêchait de dormir. Il se tourna sur le côté, remonta les genoux, tira sur la mince couverture. La lune lui envoyait des ondes soyeuses de froid lunaire. Il s’efforçait de s’endormir les yeux ouverts. A l’angle opposé de la pièce, sous le plafond, les ombres fuligineuses dissimulaient peut-être des chauves-souris ; il eut pour elles des intentions amicales.

Des pensées fugitives traversaient son encéphale, mais leurs synapses faiblardes ne lui permettaient pas de les suivre au-delà de quelques encâblures. Il lançait la corde de plus en plus loin, le nœud trop lâche se défaisait et les mots s’échappaient, s’écoulaient jusqu’au ruisseau dont on entendait aussi le murmure régulier. Il se souvint de l’homme qui avait ouvert une trappe dans le plancher de son logis pour pêcher la truite directement à la rivière, comme dans un trou de la banquise. Il se souvint des enlacements exquis des ours blancs et de leurs nuits d’ivresse au fond du Nunavik.

Plus le temps passait et plus il avait l’impression d’être couché tout près du sol, comme si les pieds du lit avaient raccourci, comme si le sommier avait disparu, et le matelas n’était plus qu’une maigre galette, à travers laquelle il sentait les aspérités du plancher lui rentrer dans la peau du dos. L’oreiller lui aussi s’était évanoui, il reposait complètement à plat et le sommet de son crâne heurtait le bois du lit. Le train était annoncé avec un très léger retard mais il traversa néanmoins ses méninges avec une vivacité de lézard traumatisé.

Il ne voulait pas réveiller les autres, les blafards, les livides, les glauques. Il voulait juste se rendormir, mais le sommeil était une coulée de mercure qui avait fui par les interstices du parquet. Maintenant la lune s’était enveloppée dans des voiles noirâtres et ne laissait filtrer que des lueurs à peine visibles. Très loin, il entendait les tambours du cours dominical dans le parc. Il se souvint de leurs roulements sourds et des coups de tonnerre qui venaient parfois les déchirer. Un bras le saisit, il ferma les yeux et se laissa aller pour de bon.

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Chagrins

Je pleure en roue libre
Je pleure à la volée
Je pleure au dépourvu
Je pleure à brûle-pourpoint
Je pleure sur mes grands chevaux
Je pleure sens dessus dessous
Je pleure au débotté
Je pleure à pleines dents
Je pleure à la régalade
Je pleure bon an mal an
Et quand c’est fini
Je ris

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mots d’automne

d’un clocher automnal le tintement résonne
au milieu de nothing soudain il m’arraisonne
et machinalement moi-même je raisonne
quel est ce convenu enfin qui m’emprisonne
coincée dans mon enclos comme vache frisonne
à quelle sauce enfin est-ce qu’on m’assaisonne
franchement ça m’agace et même m’empoisonne
qu’on sépare et qu’on trie qu’on fixe et qu’on cloisonne
le monde entier c’est vrai carrément déraisonne
me dis-je en contemplant le feu que je tisonne

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Vision fugitive

 

Cette image vue un instant en passant par le train, image qui s’imprime un instant sur la rétine, fixée comme ce qu’on appelait, en photo, un instantané. Sur un chemin de campagne, blanc, au milieu de nulle part, un homme debout, immobile, torse nu. Cheveux noirs plats et luisant au soleil. Il tient quelque chose entre ses deux mains réunies en coupe et soulevées à la hauteur de la poitrine – et dans ce si bref instant où je l’ai vu j’ai pensé que c’était – qu’il avait ramassé un oiseau blessé. Il se tenait face à la ligne de chemin de fer.

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Et l’instant d’avant, ou celui d’après, je lisais dans Virginia Woolf, To the Lighthouse (La Promenade au phare) un passage où elle parle de ce qui se passe quand en train, on lève les yeux un instant de sa lecture et on regarde par la vitre et on y voit quelque chose comme une confirmation de ce que l’on est en train (en train!) de lire et auquel on revient.

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Relire Roger Vailland

Depuis le temps que je casse les pieds aux gens au sujet de Roger Vailland… je me suis décidée à en parler encore davantage avec ce livre que je viens de publier : « Roger Vailland, l’essence d’un style ».

On a pu dire de Roger Vailland que c’était un « libertin au regard froid », un moraliste, un jeune homme seul, un écrivain exigeant, un militant communiste, un amateur du XVIIIe siècle, un cynique, un désenchanté, un passionné, un romantique, un classique, un surréaliste, et, surtout, un styliste.

Tout cela est vrai, même si c’est souvent contradictoire.

Les articles de ce recueil tentent d’éclairer certains aspects de ses choix d’écriture et de montrer en quoi il est urgent, il est captivant, il est nécessaire de lire (ou de relire) aujourd’hui les livres de ce « hussard rouge »…

Préface de David Nott.

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Edité au Coin du Canal sur la plate-forme The Book Edition :
www.thebookedition.com/roger-vailland-l-essence-d-un-style-de-elizabeth-legros-chapuis-p-110822.html

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