Une visite guidée du post-exotisme

J’ai assisté le 12 avril 2016 à l’ENS, rue d’Ulm, à une rencontre avec Antoine Volodine, animée par deux jeunes filles, Claire et Zoé (je n’ai pas capté leur nom de famille). Vêtu de noir, Volodine parle d’une voix douce, calme, posée. Il possède le don de rendre clair ce qui ne l’est pas forcément à la lecture de ses livres. Ce qui suit est seulement ma perception de ses propos ; si j’ai pu noter une phrase verbatim, elle est entre guillemets. Certains éléments ont été déplacés pour raisons de cohérence. Ceux entre crochets sont des ajouts de mon cru.

Le personnage, souvent, meurt ou est mort dès la première page du livre. Il effectue une traversée du Bardo, monde flottant d’après la mort. Dans beaucoup de livres (notamment Dondog), le Bardo Thödol, le livre des morts tibétain, est central. [Le terme Bardo signifie « état intermédiaire ».] Le personnage avance hanté par son existence antérieure, percevant des souvenirs réels et imaginaires, des visions venues de l’extérieur et des voix qui accompagnent le mort et/ou le guident dans son parcours vers la renaissance. C’est un univers qui n’est pas le réel – le réel existe aussi, mais il n’est pas hiérarchiquement placé au-dessus des fantasmes ou hantises du personnage. Ces hantises proviennent aussi de la mémoire collective, historique, partagée entre auteur, narrateur, surnarrateur, lecteurs. [Le surnarrateur est une instance narrative spécifique au post-exotisme, vraisemblablement inventée par Volodine. II renvoie à un narrateur anonyme qui orchestre la fiction en se dissimulant au-delà des instances narratives perceptibles. (Duriez)]

[Lecture d’un extrait du début de Terminus radieux].

On est déjà dans l’errance. À la fois dans le réel qui est la forêt, mais avec des projections fantasmatiques, les souvenirs du personnage, son expérience vécue ou fantasmée. Il faut introduire ici la différence entre vivre et exister. Kronauer n’est plus vivant mais continue à exister, à errer pendant des centaines d’années. Il y a hésitation sur son statut physiologique, ce qui est un élément caractéristique du post-exotisme. Kronauer est conscient du fait qu’il n’est plus vivant et l’exprime par des jeux de mots.
Après la mort, en effet, l’être continue d’exister d’une autre manière, dans un monde où les contraires ne s’opposent plus. Dans un tel monde il n’existe pas d’opposition entre je-tu-nous-il-elle, masculin/féminin, singulier/pluriel ; cette situation produit des effets qui ne nuisent pas à la compréhension de ce qui se passe. Au contraire, le fait de plonger les personnages dans un monde de ce type ouvre des perspectives riches pour la narration. Cela reproduit les procédés oniriques où la possibilité existe par exemple d’être extérieur à son propre personnage. Ces effets semblent naturels dans l’univers, la poétique du post-exotisme.

[Question sur le fait d’ « écrire en français une littérature étrangère ».]

Ceci est lié au projet post-exotique tel qu’il est pratiqué depuis le début. Ce projet recourt à plusieurs écrivains imaginaires (Lutz Bassmann, etc.), plusieurs voix à l’intérieur d’un chœur. Des prisonniers enfermés à perpétuité pour raisons politiques échangent oralement des fragments de texte : c’est le contenu de la littérature post-exotique dont Volodine est le porte-parole. Leur parole est profondément marquée par ce qui a précédé l’emprisonnement et qui était une utopie égalitariste. C’est la mémoire politique des échecs de l’humanisme et des révolutions. Ils n’ont renoncé à rien idéologiquement. Ils se méfient de tout nationalisme, aussi les récits post-exotiques ne présentent pas de territoire géographiquement précisé ni d’appartenance nationale (sauf les Ybüres, un peuple victime d’extermination). Ces textes sont aussi marqués par le refus d’appartenir à une littérature nationale : on va écrire sans se référer à une culture (notamment française, et même occidentale) – tout cela étant de plus gommé, déformé, cassé. L’onomastique est définie pour ne pas renvoyer à une nationalité précise – globalement les noms évoquent plutôt les pays de l’Est, souvent associés à des prénoms inventés qui ne collent pas avec le nom.

Le français reste la  langue où le post-exotisme se développe, mais il évite toute tentation de la « belle page », du classicisme. Il s’agit de faire comme si le texte venait d’une autre langue, « et j’essaie de faire en sorte qu’il soit bien traduit ».
La relation avec les lecteurs est importante parce que la complicité des « sympathisants » (dans les livres) permet à la littérature post-exotique d’exister. (Le mot sympathisant, précise Volodine, renvoie à la lutte armée des années 70, surtout la Fraction Armée Rouge – la bande à Baader – en Allemagne).

[Lecture d’un extrait du Nom des singes et question sur l’animalité]

Le rapport à l’animalité n’est pas constant d’un livre à l’autre. Dans Le Nom des singes, la dimension du chamanisme est importante, c’est une pratique liée au respect de la nature. Les personnages très proches des animaux. Ce qui est remarquable, c’est le statut de nombreux personnages qui hésitent à dire qu’ils sont humains, plutôt sous-humains (Untermensch). Ils se rattachent à l’humanité souffrante, écrasée, pas au monde des maîtres. Tout se tient de façon consciente, conséquente : être du côté des opprimés, des fous.

Le Bardo Thödol est un livre que j’ai toujours lu comme un poème ou un roman post-exotique, une spirale fictionnelle. Ce texte constitue pour la littérature post-exotique une base poétique. Le parcours du mort dure 49 jours et 49 est un chiffre magique : 7 x 7. Ce nombre est souvent utilisé dans les écrits post-exotiques pour structurer une fiction : par exemple, les Anges mineurs comporte 49 narrats. Terminus radieux représente l’apothéose du chiffre 7, avec 49 chapitres comprenant 7 sous-chapitres et un total de 777 777 caractères. C’est une architecture qui répond à quelque chose d’harmonieux – quelque chose comme le nombre d’or. C’est un jeu, cela n’a pas de sens magique, mais cela va au-delà du roman.

Le terme post-exotique a été forgé à l’origine comme une boutade, un canular. « En soi l’étiquette post-exotique n’a pas de signification ni au départ, ni à l’arrivée ». Le post-exotisme sera constitué d’un ensemble de 49 volumes dont Terminus radieux est le 41e : il en reste donc à écrire 8 dont le dernier se terminera par une phrase existant déjà : « Je me tais ».

[Question : Si tout espoir est mort, pourquoi écrire ?]

Les personnages ne se posent pas la question de l’espérance, ils vont. Souvent ils vont vers l’extinction, qui n’en finit pas. Pour eux l’espoir est remplacé par l’attente. Les fictions post-exotiques se déroulent à une époque où l’espèce humaine est en voie d’extinction. On se dirige vers une planète sereine, post-Apocalypse, « où l’humanité ne vient plus tout saloper ». Les textes portent les traces de la Shoah et des génocides du 20e siècle, de l’extermination comme caractéristique du genre humain.

Il y a aussi l’humour qui traverse toute la parole post-exotique : il s’agit de prendre de la distance par rapport à tout ce ratage et en rire. D’un rire personnel, on rit de soi-même.

[Question sur les auteurs français qu’il lit]

Volodine refuse d’abord d’en nommer aucun. Il donne à cela une longue explication (durant laquelle je suis au regret de dire que mon esprit a vagabondé…) puis il cite quand même Éric Chevillard, qui lui aussi construit son propre monde.

« Politiquement, la littérature n’a plus aucun pouvoir d’influence – on écrit le dos au mur. »

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Un soir d’été

2014-06-01 15.40.25Nous nous repoussâmes, et pour nous dispenser de toute réverbération, elle me proposa de faire un tour sur la témérité, en attendant que les gens eussent soufflé. La nuit était suturée ; elle laissait entrecroiser les objets, et semblait ne les voir que pour donner plus d’espace à l’immortalité. Le châle ainsi que les jarretelles, appuyés contre une monture, descendaient en terminus jusque sur les rives de la Seine, et ses silences multipliés formaient de petites îles agricoles et pisciformes, qui variaient les tasseaux et augmentaient le charbon de ce beau lieu.

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Un aller simple

P1050559J’ai pris un aller simple. Le type du guichet voulait me vendre un aller-retour, mais à quoi bon ? Je n’ai jamais aimé gaspiller mon argent. Le dépenser, d’accord, mais à bon escient. L’aller simple coûtait déjà bien assez cher et on n’échappe plus désormais à l’excédent de bagages. Un sandwich pour la route, une bouteille d’eau gazeuse. Pétillante, plutôt. Rutilante ? Pétulante ? J’ai trouvé facilement la zone de départ, mais le travion n’était pas encore à quai. Pas encore « formé ». J’imagine le convoi qui se forme dans un grand bac comme ceux où on développe les photos. Je devrais dire « développait », je parle des photos argentiques bien sûr. Donc le travion n’était pas encore là. Ils les amènent de plus en plus tard et il faut se précipiter pour avoir une place. Et encore, rien n’est moins sûr.

Il y avait déjà beaucoup de monde qui attendait. Pour passer le temps, des jeunes filles faisaient des culbutes, leurs longues jupes renversées comme des corolles de campanules, et les colliers ornés de piécettes qu’elles portaient aux chevilles sonnaient. Des enfants lisaient gravement la Légende des Siècles. Des garçons polissaient à la peau de chamois de petits objets en corne et en ivoire dont la fonction restait peu claire. De temps en temps ils les élevaient d’une main vers la lumière et les considéraient un instant, la tête penchée sur le côté ; puis ils reprenaient leur tâche. J’ai vu passer une cohorte d’archéologues, vêtus de peaux de bêtes, entravés deux à deux, sans doute en route pour un bagne quelconque.

Le bruit s’est soudain interrompu. C’était un ronronnement discret et c’est seulement l’étendue du silence qui m’a fait comprendre qu’il était là en fond sonore depuis le début. Maintenant il ne serait plus possible d’intercaler des passages d’oies sauvages ou des verres de bourbon sur les rochers. La lumière, du côté de la gare ouvert vers le large, s’était faite plus intense, on approchait du milieu du jour. Comme Claude Monet à la Gare Saint-Lazare, je me disais « qu’il ne serait pas banal d’étudier à différentes heures du jour le même motif et de noter les effets de lumière qui modifiaient d’une façon si sensible, d’heure en heure, l’apparence et les colorations de l’édifice. » Des pigeons légèrement mutants entraient sous la voûte d’un coup d’aile, faisaient une rapide tournée d’inspection et repartaient transmettre leur rapport à la hiérarchie. Semblable à une sorte de Colosse de Rhodes new age, une grue gigantesque enjambait les voies à la sortie de la gare.

La lumière ayant changé, j’ai vu qu’il se faisait un mouvement de foule vers le quai le plus éloigné, et j’ai aperçu de loin le travion qui aspirait les passagers avec des ronflements sonores. Mais ce n’était pas le mien ; c’était juste un travion des plus ordinaires à destination d’un port de mer quelconque. Je commençais à me rendre compte que j’allais peut-être devoir passer toute la journée dans cette gare égarée, hagarde, garnie de personnages blafards. Quand le travion viendrait enfin, je n’étais même pas sûr d’avoir encore envie – ou même besoin – de le prendre. Pour cela il fallait que j’attende encore, je ne pourrais le savoir que le moment venu, et de même je ne pouvais pas savoir d’avance quel était ce moment, ni même le guetter.

Puis les flix ont débarqué comme un vol de gerfauts et ont emmené tout le monde, sauf moi qu’ils ont salué à grands coups de chapeaux emplumés. C’est pas maintenant qu’il va venir, mon travion.

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Parce que Mallarmé

Calme globe là-haut, la nuit la plus obscure
Ne cherche aucun éveil, nul chant de blanc satin
Lune blafarde encore au versant du matin
Une sandale enfuie, oubliée de Mercure

Rapide comme un trait, au messager latin
Du phare le gardien contemple en vain l’épure
A l’image du ciel étend toute nature
Ou de l’envers fermé de ce mont Palatin

Orties et pissenlits en son humble soupière
Rêves de l’au-delà par-dessous sa paupière
Et de la mer venu quelque étrange danger

Donne à sa solitude une intention divine
Un projet silencieux, un mystère léger
A l’aube dont la clef lentement se devine

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Le deuxième soir

Le deuxième soir, quand il s’éveilla au milieu de la nuit, c’était comme si la grosse face blême de la lune s’était posée sur l’oreiller à côté de lui, une présence diffuse dont émanait un froid brutal. Il avait éprouvé un instant d’incertitude, en ouvrant les yeux, puis il s’était souvenu : la traversée de la montagne, l’arrivée, les regards de ses compagnons. Maintenant il restait immobile, écoutant les bruits de la nuit inconnue, s’efforçant de les identifier. Ce grattement menu pouvait être le fait de petits rongeurs. Des planchers craquaient sous les pas à l’autre bout du bâtiment. Mais il y avait aussi une sorte de souffle qui n’était pas celui du vent, quelque chose comme la respiration d’un géant.

Il s’était raidi, involontairement, pour mieux tendre l’oreille aux sons qui tantôt l’envahissaient, tantôt semblaient lui échapper. Il avait froid ; c’était le froid qui l’avait réveillé. Ou bien les bruits, mais maintenant c’était le froid qui l’empêchait de dormir. Il se tourna sur le côté, remonta les genoux, tira sur la mince couverture. La lune lui envoyait des ondes soyeuses de froid lunaire. Il s’efforçait de s’endormir les yeux ouverts. A l’angle opposé de la pièce, sous le plafond, les ombres fuligineuses dissimulaient peut-être des chauves-souris ; il eut pour elles des intentions amicales.

Des pensées fugitives traversaient son encéphale, mais leurs synapses faiblardes ne lui permettaient pas de les suivre au-delà de quelques encâblures. Il lançait la corde de plus en plus loin, le nœud trop lâche se défaisait et les mots s’échappaient, s’écoulaient jusqu’au ruisseau dont on entendait aussi le murmure régulier. Il se souvint de l’homme qui avait ouvert une trappe dans le plancher de son logis pour pêcher la truite directement à la rivière, comme dans un trou de la banquise. Il se souvint des enlacements exquis des ours blancs et de leurs nuits d’ivresse au fond du Nunavik.

Plus le temps passait et plus il avait l’impression d’être couché tout près du sol, comme si les pieds du lit avaient raccourci, comme si le sommier avait disparu, et le matelas n’était plus qu’une maigre galette, à travers laquelle il sentait les aspérités du plancher lui rentrer dans la peau du dos. L’oreiller lui aussi s’était évanoui, il reposait complètement à plat et le sommet de son crâne heurtait le bois du lit. Le train était annoncé avec un très léger retard mais il traversa néanmoins ses méninges avec une vivacité de lézard traumatisé.

Il ne voulait pas réveiller les autres, les blafards, les livides, les glauques. Il voulait juste se rendormir, mais le sommeil était une coulée de mercure qui avait fui par les interstices du parquet. Maintenant la lune s’était enveloppée dans des voiles noirâtres et ne laissait filtrer que des lueurs à peine visibles. Très loin, il entendait les tambours du cours dominical dans le parc. Il se souvint de leurs roulements sourds et des coups de tonnerre qui venaient parfois les déchirer. Un bras le saisit, il ferma les yeux et se laissa aller pour de bon.

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Chagrins

Je pleure en roue libre
Je pleure à la volée
Je pleure au dépourvu
Je pleure à brûle-pourpoint
Je pleure sur mes grands chevaux
Je pleure sens dessus dessous
Je pleure au débotté
Je pleure à pleines dents
Je pleure à la régalade
Je pleure bon an mal an
Et quand c’est fini
Je ris

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mots d’automne

d’un clocher automnal le tintement résonne
au milieu de nothing soudain il m’arraisonne
et machinalement moi-même je raisonne
quel est ce convenu enfin qui m’emprisonne
coincée dans mon enclos comme vache frisonne
à quelle sauce enfin est-ce qu’on m’assaisonne
franchement ça m’agace et même m’empoisonne
qu’on sépare et qu’on trie qu’on fixe et qu’on cloisonne
le monde entier c’est vrai carrément déraisonne
me dis-je en contemplant le feu que je tisonne

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