En 2010, je tenais un blog intitulé Sédiments, qui s’est arrêté en 2014. Le 12 février 2010, j’y écrivais ceci :
Fragmentaire : Tout dérive (moi y compris) de ce mot qui m’a été donné en rêve. Dans ce rêve, j’étais désignée comme « fragmentaire » comme si c’était une fonction, un métier : comme on est secrétaire, ou légataire, ou vacataire. Cela me donnait une grande satisfaction, comme si j’avais trouvé la place juste.
Car ce mot est venu rencontrer une manière d’être que j’éprouve et que le sens du mot va m’aider à élucider. (Ce qui est plus difficile à exprimer, c’est que je l’éprouve d’une manière tout à fait concrète, comme un état physique.) Mon dictionnaire favori, le Trésor de la Langue française, me dit que le suffixe –aire sert à former des adjectifs marquant différents rapports : d’attribution, de possession, d’appartenance, de destination, de cause. Tous ces rapports croisés pointent vers l’approche d’une identité. Il en va de même pour les « aires d’emploi » citées où les adjectifs en –aire sont fréquents : médecine et anatomie, botanique, juridique. Tous domaines où l’on va s’en servir pour désigner, déterminer, identifier.
Mais il y a plus. L’adjectif « fragmentaire » signifie en effet deux rapports exactement symétriques : d’une part, « qui est constitué de fragments » ; de l’autre, « qui constitue un fragment d’un tout ». Il me semble ainsi, en adoptant cette notion, m’inscrire comme une fractale dans un schéma de contenant/contenu. Je suis constituée de fragments juxtaposés, en pleine solution de continuité. Je m’efforce (parfois en vain) de leur construire une cohérence : ils ne s’accordent pas forcément entre eux. Par ailleurs, je suis incontestablement un fragment du grand tout, un être humain au centre (évidemment au centre, où autrement ?!) de l’univers. Ainsi, les deux sens apparemment contradictoires se réconcilient pour former une relation qui les englobe plus largement.
Fragmentaire. J’aimais bien ce titre, imité de Leiris et de son « Glossaire : j’y serre mes gloses ». J’y serrais mes fragments, hétéroclites, souvent de petites choses recueillies dans les registres d’état-civil, au fil de mes travaux de généalogie, quelquefois des comptes rendus de lectures ou de rencontres avec des écrivains, plus rarement des poèmes ou des fictions courtes, le tout de mon cru. Mais voici que je constate que misérablement, je n’ai fait que trois entrées sur ce blog en 2023, et une seule depuis le début de cette année…
Aurais-je perdu la foi ? Pas vraiment puisque je collabore (pas très souvent non plus, il est vrai) au blog collectif créé par l’APA, « Grains de sel » (http://apagrainsdesel.canalblog.com/). Alors que se passe-t-il, devrais-je en tirer les conclusions de cette désaffection et fermer boutique ? Ce n’est pas si simple. J’aime bien l’idée que ce Fragmentaire existe et que je peux toujours venir y déposer des mots, surtout s’ils sont plus personnels que ceux que je dirige vers Grains de sel et que j’estime alors être des travaux d’intérêt général (lol). Je crois que je vais le garder encore un peu, histoire de voir ce qui se passe.
Saisi dans le registre BMS (Baptêmes, Mariages, Sépultures) de Champignelles, Yonne, années 1693-1702 (l’extrait est pourtant daté de 1724…), page 49 :
La Rature est un ventre où de gisants milliers Laissent parfois blottir des montures atones ; L’homme y lasse à travers des arrêts de garçonnes Qui l’opèrent avec des regards jardiniers.
Comme de longs mélos qui de loin se contondent Dans une sulfureuse et trop longue unité, Faste comme l’ennui et comme l’aparté, Les jardins, les fourreurs et les tons seraient onde.
Il est des jardins prêts comme des mers d’antan, Fous comme les gaulois, clairs comme les mairies, – Et d’autres, ors rompus, lisses et pris au temps,
Ayant l’extension des roses désunies, Comme l’encre, le Turc, le tintouin et l’empan, Qui hantent les mentors de l’S prié des vents.
Il faut les avertir à temps, mais où les trouver ? La rue qu’il doit prendre est plongée dans l’obscurité, un puits d’encre noire.
Il s’éveille soudain, trempé de sueur. À ses côtés Morgane dort paisiblement, une main ouverte rejetée en arrière. Une mèche détachée de sa chevelure serpente sur l’oreiller. Il la regarde comme s’il ne l’avait jamais vue. Que fait ici cette femme inconnue ? A tâtons, il saisit la bouteille d’eau et boit une gorgée, puis se renfonce sous les couvertures et ferme les yeux.
Malgré son désir, malgré son espoir, il n’arrive pas à s’engager dans la rue obscure. Il se souvient qu’il y a une grosse torche électrique dans la coffre de la voiture. Mais la voiture, où est-elle ? Aucune idée. Il se dirige en oblique vers l’entrée de la rue, essayant de se familiariser avec les lieux et d’habituer ses yeux au noir. Un chat passe soudain devant lui, filant ventre à terre vers des affaires urgentes. On n’entend aucun bruit.
Le rideau pourpre est un peu écarté, laissant voir une bande de ciel déjà moins sombre : bientôt ce sera l’aube. Morgane s’est retournée de l’autre côté, son corps n’est plus qu’une forme incertaine, anonyme. Il ne l’entend pas respirer. Il faut repartir, sinon il n’aura pas d’autre chance.
Il retient son souffle et se laisse tomber dans le sommeil. Où sont les autres ? Comment les rejoindre ? Dans la rue, il se décide à marcher enfin, se tenant d’une main au mur pour se guider. Les ténèbres l’enveloppent en quelques instants et il continue d’avancer. Qu’il ait les yeux ouverts ou fermés ne change rien maintenant. Au bout d’un moment, il essaie de scruter l’horizon. Il lui semble entrevoir une vague lueur au bout de la rue qui est comme un tunnel.
Morgane s’éveille soudain, saisie d’effroi. Elle a fait un rêve où elle se voyait dormir à côté d’un inconnu, se rapprocher de lui, tenter de l’enlacer et s’apercevoir qu’il était mort. Il n’y a personne dans le lit. Elle soupire d’aise et s’étend pour occuper toute la place.
Passant dernièrement par une des librairies de la chaîne Book Off (que je recommande : livres d’occasion, récents et en bon état, petits prix), j’achète trois livres après avoir longuement fureté. Et c’est seulement à ce stade que je m’avise de leur point commun : ils parlent tous d’îles. Il y a deux romans : Philippe Lançon, Les îles (J’ai lu, 2011) ; Michael Crummey, Les innocents (10/18, 2021) ; et un livre de souvenirs : Eugène Nicole, Retour d’Ulysse à Saint-Pierre (éd. de l’Olivier, 2017). Les deux derniers, en plus, se rapportent à la même île, Saint-Pierre de Saint-Pierre-et-Miquelon. Je ne suis pas totalement islomaniaque (il m’arrive de voyager ailleurs), mais il est vrai que cela m’intéresse beaucoup.
Dans mon livre consacré à la Grèce (Regarder la Grèce, The Book Edition, 2017), je notais : C’est dans Vénus et la mer que Lawrence Durrell définit sous le nom d’islomanie le trouble dont il a été affecté. « J’ai découvert un jour dans les carnets de Gideon », dit son narrateur, « une liste de maladies que la science médicale n’a pas encore reconnues, et où figurait le mot islomanie, désignant une affection de l’esprit qui, pour être rare, n’en était pas moins bien connue. Il y a des gens, disait Gideon en guise d’explication, sur qui les îles exercent un attrait irrésistible. Le seul fait de se savoir dans une île, dans un petit univers entouré par la mer, les remplit d’une ivresse indescriptible. Ces islomanes, ajoutait-il très sérieusement, sont les descendants directs des Atlantes, et c’est vers l’Atlantide disparue que leurs existences insulaires tendent tous leurs désirs secrets… »
Je continue l’exploration de l’islomanie ; les chemins de mes lectures m’y ramènent, même lorsque je ne la cherche pas.
Sur ce blog, je n’ai pas de blogroll, sans doute parce que je ne le fréquente pas assez souvent. Aussi par curiosité je suis allée voir la liste que j’avais sur mon ancien blog, Sédiments, fermé en 2014 (lien ci-contre), pour voir : lesquels ont disparu ? lesquels existent encore ?
Le bilan s’avère assez positif. Sur 28 blogs recensés, la moitié exactement, soit 14, sont en pleine activité avec des entrées effectuées en novembre 2022. Ce sont : – Carnets de JLK (Jean-Louis Kuffer) – Confins (André Rougier) – Etc-iste (Thomas Vinau) – Fleuves et montagnes sans fin (Lionel André) – Hublots (Philippe Annocque) – Lunettes rouges – Matoo blog – Métronomiques (Dominique Hasselmann) – Paumée (Brigitte C.) – Raymond Alcovère – République des Livres – Tentatives (Christine Jeanney) – Touraine Sereine (Guillaume Cingal) – Traces et trajets (Gilda F.)
Sur les 14 autres, cinq sont en suspens, n’ayant pas annoncé d’intention d’en finir, mais n’ayant pas non plus publié depuis plusieurs mois. Et sept ont disparu pour de bon, soit délibérément, soit hélas, à la suite de la disparition définitive des auteurs eux-mêmes.
Au total, j’estime que l’ensemble conserve une belle longévité… bravo à eux !
Il faut sans doute être fan de David Bowie pour s’envoyer un film de 2 h 20 qui ne montre que lui : Moonage Daydream. Je le suis. J’avais naturellement vu en 2015 l’expo « David Bowie is » à la Philarmonie et le film qui l’avait accompagnée. C’était avant sa mort…
« En 2018, Brett Morgen, réalisateur spécialisé dans le documentaire, a obtenu, grâce à la Fondation David Bowie, un accès aux archives du chanteur qui comprennent des documents retraçant tout son parcours, un catalogue très riche d’images inédites et une collection personnelle de ses propres tableaux et poèmes.
Le cinéaste a ensuite passé quatre ans à monter les images, puis à concevoir l’univers sonore, l’animation et la palette chromatique du documentaire.
Le film a été présenté en séance de minuit au Festival de Cannes 2022.
Pour les besoins du film, l’équipe en charge du son (dont Tony Visconti, fidèle collaborateur, ami et producteur musical de Bowie et le mixeur son Paul Massey) a remixé et adapté les titres de David Bowie pour la projection en salle. » (éléments adaptés de la fiche Allociné)
Le film de Brett Morgen est extrêmement riche (extraits de concerts, clips, interviews) mais aussi époustouflant par son travail sur l’image dont la beauté nous stupéfie. Des paysages lunaires (qui m’ont conduite à traduire le titre « Moonage Daydream » par « Rêverie des temps lunaires ») mais aussi des images abstraites et des jeux de lumière… On peut lui reprocher quelques longueurs, mais dans l’ensemble il nous offre une immersion totale et bienheureuse dans l’univers de David Bowie, la comète qui a traversé la fin de notre étrange vingtième siècle.
Leonardo Padura est un écrivain cubain bien connu en France, surtout pour ses romans mettant en scène l’inspecteur de police (puis ex-policier) Mario Conde, mais il n’a pas écrit que cela. Un nouveau livre vient de paraître en France : L’eau de toutes parts, vivre et écrire à Cuba (Agua por todas partes), aux éditions Métailié. C’est un recueil d’essais et articles.
Je suis allée l’écouter à La Villette, samedi 11 juin, dans le cadre du Festival littéraire « Mot pour mots ». Âgé de 66 ans, pourvu d’une barbe blanche et d’un petit ventre rond, Padura s’avère plein d’humour et de bonhomie. On évoque d’abord le premier roman policier où apparaît le personnage de Mario Conde (Passé parfait, paru en 1991 au Mexique, en 2000 en France). En écrivant ce livre, Leonardo Padura avait décidé de contrevenir à tous les codes du roman policier et de créer un héros différent. C’était je crois son premier livre publié et la première édition a été faite par une petite maison d’édition universitaire à Guadalajara, « une édition bourrée de coquilles ».
Il décide alors d’écrire trois autres romans ayant Conde comme personnage principal, tous situés en 1989, un pour chaque saison. Mais il éprouve une grande difficulté à faire exister Mario Conde comme policier, car ce statut ne convient pas au personnage. À partir de Adios Hemingway il ne l’est plus. Mario Conde « interroge constamment la réalité cubaine », il en a une vision critique. Ses enquêtes sont beaucoup plus sociales que policières.
Paru en 2001, Adios Hemingway présente deux lignes entrecroisées, avec une histoire qui se passe en 1958, l’autre à l’époque du livre, et c’est seulement le personnage de Mario Conde qui les relie. Mario Conde s’est reconverti dans le commerce des livres d’occasion – métier qui lui convient parce que fait le lien entre la littérature et le monde de la rue. « Mario Conde a beaucoup de traits de mon caractère et d’éléments de mon histoire personnelle, avoue Leonardo Padura. Mais il représente surtout une synthèse de notre génération avec ses désillusions et sa mélancolie. »
Ensuite il écrit un livre très différent, Le Palmier et l’Étoile (La novela de mi vida). Leonardo Padura n’ayant pas donné de détails sur ce livre que je n’ai pas lu, je précise :
La novela de mi vida (2002) met en scène le rôle fondateur de l’exil incarné par deux expatriés dont les vies sont respectivement et constamment mises en regard : celle du poète José María Heredia (NB : ne pas confondre avec le poète français du même nom, qui était son cousin) dont l’autobiographie fictive nous ramène à la vie culturelle et politique du XIXe siècle et celle du personnage Fernando Terry, professeur à l’université de La Havane exilé pendant dix-huit ans, de 1980 à 1998. Source de cette info : https://crisol.parisnanterre.fr/index.php/crisol/article/view/314
L’homme qui aimait les chiens est un livre qui a pris à Leonardo Padura cinq ans de travail et nécessité de nombreux voyages. Ce qui l’a amené à écrire ce livre : l’« ignorance programmée » régnant à Cuba (où Ramon Mercader avait vécu dans les années 70) au sujet de Trotski. Leonardo Padura raconte sa visite à la maison de Trotski à Coyoacán. Il a écrit ce livre « pour comprendre comment s’est pervertie la grande utopie égalitaire du communisme ». À son avis le meurtre de Trotski a constitué « le point de non-retour » de cette perversion.
Il n’a pas été question samedi de Hérétiques, un roman que personnellement j’ai beaucoup apprécié. On y suit la piste d’un mystérieux tableau de Rembrandt, disparu dans le port de La Havane en 1939 et retrouvé des décennies plus tard dans une vente aux enchères à Londres ; tableau qui est lié au destin de toute une famille juive émigrée à Cuba mais que l’on découvre depuis le 17e siècle.
Dernier en date de ses romans, Poussière dans le vent traite du drame de l’exil, de la survivance de l’amitié et du destin de toute une génération (celle de Leonardo Padura). Génération qui a travaillé et lutté etc. pour un avenir meilleur, et à partir de 1989 cet avenir a disparu pour de bon. Génération sacrifiée. Ce livre, dit Leonardo Padura, a eu pour lui un effet de catharsis.
Ensuite on a parlé de La Havane.
(Photo de Padura provenant du site des éditions Métailié)
« L’an mil sept cent soixante-neuf le huit février Pierre Barat recteur des petites écoles de la paroisse de Courgenay époux de Edmée Degois âgé de trente-huit ans ou environ a été trouvé mort étendu dans une hornière (sic) dans le chemin de Nogent sur Seine dans l’eau et la boue ayant été saisi de froid à cause du mauvais temps auquel il a été exposé pendant toute la nuit du sept dudit mois (1 mot illisible) auquel il était sorti de Saint Maurice aux Riches Hommes vers les cinq heures et demie du soir suivant et conformément au procès verbal qui en a été fait en date du huit des mêmes mois et an par les officiers de justice de la prévôté dudit Courgenay. L’inhumation en a été faite le neuf avec les cérémonies ordinaires dans l’église dudit Courgenay par nous prêtre curé soussigné en présence de Jean Christophe Barat père dudit défunt de François Roy son beau-frère de ladite Edmée Degois qui a déclaré ne savoir signer, de François et Pierre Pautrat ses beaux-fils, qui ont signé et autres qui ont déclaré ne savoir signer de ce interpellés suivant l’ordonnance » Signatures : Barat, Roy, Pautrat, Protat curé de Courgenay)
Menhir et dolmen de Lancy près de Saint-Maurice
Extrait du registre BMS de Courgenay, Yonne, 1750-1770 p. 180. Commehabituellement j’ai respecté l’orthographe d’origine et la ponctuation (rare). Et je ne peux pas m’empêcher de me demander pourquoi Pierre Barat, le maître d’école de Courgenay, était allé à Saint-Maurice aux Riches-Hommes, d’où il était parti pour revenir à Courgenay (soit une distance de 8 km environ) dans la soirée. Mais la formulation est étrange, car il est dit avoir été trouvé « dans le chemin de Nogent sur Seine », or Saint-Maurice se trouve justement ENTRE Courgenay et Nogent. Dans quelle direction allait Pierre Barat ? pour quelle raison ? que lui est-il arrivé exactement ? autant de mystères qui resteront des mystères.