Alvaro Mutis et les chats d’Istanbul

J’ai acheté l’autre jour, un peu par hasard, le livre d’Alvaro Mutis Le Dernier visage (Grasset, Cahiers Rouges, 1991), qui rassemble de manière légèrement hétéroclite des nouvelles, le récit de son séjour en prison (Carnets du palais noir – Journal de la prison de Lecumberri) et une Relation véridique des rencontres et complicités entre Maqroll le Gabier et le peintre Alejandro Obregón, le tout traduit par François Maspero. J’ai pris un grand plaisir à la lecture du premier texte, La Maison d’Araucaíma, récit torride et envoûtant ; j’ai moins apprécié les suivants (trop de militaires à mon goût, même si certains passages restent sublimes). Et voilà que dans la Relation…, je tombe sur ce passage :

« Les chats d’Istanbul, expliqua el Gaviero, sont d’une sagesse absolue. Ils contrôlent complètement la ville, mais ils le font d’une façon tellement prudente et silencieuse que les habitants ne se sont jamais rendu compte de ce phénomène. Cela doit remonter à Constantinople et à l’Empire d’Orient. Je vais vous dire pourquoi: j’ai soigneusement étudié les itinéraires que prennent les chats à partir du port, et ils suivent toujours, sans jamais dévier, ce qui fut les limites du palais impérial. » (Alvaro Mutis, Le Dernier visage, p.198)

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La digression sur les capacités surnaturelles des chats et leur amitié avec les humains se poursuit sur deux pages. Cela m’a évidemment remis en mémoire le merveilleux film de Ceyda Torun, Kedi, des chats et des hommes, vu il y a quelques mois ; une évocation poétique et chaleureuse des chats errants d’Istanbul et de leurs rapports avec les habitants de la ville.

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Les récoltes de 1786

A la fin de l’année 1786, dans le registre d’état-civil 1770-1792 du village de Courgenay (Yonne), le curé Petit des Rochettes trace sous le titre « Notes » un bref bilan des récoltes :
« La gelée et la bruine ont fait tort aux vignes et aux froments cette année, et les vers ont dévasté presque entièrement les vignes des Gallebaux, mais un fléau inopiné (la grêle) a dévasté absolument plus de deux cens soixante arpens de seigle, et à moitié environ soixante-dix-huit. La pluie ayant entraîné ce que la grêle paraissait avoir épargné. Nous ne savons ce que cela signifie, mais les vins bouillaient encore aux Rois 1787.»

Image : l’abbaye de Vauluisant à Courgenay (source Wikipedia)

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D’une passante

Continuant ma balade à travers les registres d’état civil des siècles passés, je m’arrête aujourd’hui à Rosoy (Yonne), en 1720. Je reproduis le texte avec l’orthographe d’origine (on remarquera la graphie variable des noms propres). J’ai seulement pour la clarté de la lecture ajouté les apostrophes qui n’existaient pas.

« Ce jourdhuy vingtquatrieme septembre 1720, a été baptisé par moy curé de Rosoy soussignée (sic) Marie, fille de Jeanne Troussez, Passante, laquelle a declaré en presence de Marguerite Galois matrone de ce lieu, accompagnée de Jean Halais et de Claude Besson, estre des oeuvres de Jean Gauthier valet au moulin de verron ; ladite Jeanne Troussez leurs ayant declaré qu’il y avait environ dix ou onzes ans que son homme etait à l’armée, ne sachant s’il etait mort. Le parrein a été Pierre Lobé serviteur domestique de Gabriel Gaudin et la marreine qui lui a imposé le nom est Marie Malin fille de Marie Huot, Lesquels ont declarez ne sçavoir signé à la reserve de Jean Hallais [ajout marginal : et de Pierre Lobé] qui s’est avec nous soussignez enfin
[Signatures] : Jean Allais, Pierre Laubet, Balduc curé de Rosoy. »

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(image Delcampe)

A partir de ces quelques lignes, je me fais toute une histoire. Jeanne Troussez n’est pas du coin, c’est une « passante ». Elle doit avoir la trentaine, si son « homme » (mari ? on ne sait pas) est parti à l’armée depuis une dizaine d’années. L’homme manquant, et « ne sachant s’il est mort », elle est partie sur les routes. A Rosoy, elle a rencontré Jean Gauthier, valet au moulin de Véron (la commune voisine) et voilà, il y a eu un enfant de fait. Mais qu’est-il advenu par la suite de Jeanne Troussez et de sa fille Marie (si celle-ci a survécu) , qui sait ?

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Le chien noir

C’est l’écrivain anglais Samuel Johnson qui, vers la fin du 18e siècle, a utilisé le premier cette métaphore pittoresque pour désigner la dépression. Elle a été ensuite popularisée par Winston Churchill. Et Ian McEwan a publié en 1992 un (excellent) roman sous le titre Les Chiens noirs.

Les chiens noirs de la déprime tantôt nous déchirent de leurs crocs et tantôt se couchent à nos pieds pour nous regarder avec des yeux pleins de désolation.

 

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Van Gogh, Le Vieil Homme triste (1890), Otterlo, Musée Kröller-Müller (image Wikipedia)

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Débuts

Il m’est arrivé de
Je ne sais pas si
Pourquoi ne pas essayer de
Cela dépend de la manière dont
Et il y a lieu de tenir compte du
Supposons un instant que
On n’en n’a jamais fini avec
Ce n’est pas comme si
Je voudrais bien savoir quand
Ce n’est pourtant pas
Toujours est-il que
En fin de compte, nous

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Enfant trouvé

Encore une histoire curieuse venant des registres d’état-civil, cette fois-ci Maillot, dans l’Yonne toujours, registre BMS 1771-1790 :
« L’an mil sept cent quatre-vingt un, le vingt-et-un mai soir, j’ai baptisé avec les cérémonies ordinaires et sous condition Marie Jeanne, qui m’a paru ainsi qu’à la sage-femme très nouvellement née. Le parrain a été Claude Moreau et la marraine Marie Jeanne Riosset. La sage-femme qui l’a porté (sic) est Jeanne Fouet accoucheuse de cette paroisse qui m’a dit ne connaître ni le père ni la mère de l’enfant, mais qu’elle avait été déposée chez Jeanne Albaut, femme de Pierre Riosset, par un inconnu. Le baptême en présence de Marie Dubé femme Maillet qui avec la sage-femme et les parrain et marraine ont déclaré ne savoir signer, de ce interpellés. [signature] LeBlanc, curé. »

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(Détail : qu’est-ce qu’un baptême « sous condition » ? Cela signifie « sous condition que l’enfant n’ait pas déjà été baptisé » – ce que l’on ignore dans le cas d’un enfant trouvé. Car on ne saurait être baptisé deux fois.) (Image : l’église de Maillot, source Wikipedia)

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Comme une grande

Si Virginie Despentes avait une petite sœur, elle pourrait s’appeler Elisa Fourniret… Celle-ci vient de publier son roman Comme une grande aux éditions du Mauconduit. Comme l’auteur de Vernon Subutex, elle nous montre le Paris d’aujourd’hui et une femme d’aujourd’hui avec ses incertitudes, son mal-être, son langage qui est désormais le nôtre, mêlé de ce franglais qui bon gré mal gré nous a envahis. Des dialogues qui percutent, des scènes brèves qui font mouche.

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Le personnage principal est une jeune femme dans la quarantaine, vivant seule avec son fils de 8 ans, Vladimir, séparée du père de l’enfant (ont-ils été mariés, j’ai oublié, et ça ne change pas grand-chose à la situation…) Comme l’héroïne de Rébecca (mais c’est tout ce qu’elles ont en commun), on ne connait pas son nom. Elle écrit à la première personne et, bien que le livre soit estampillé « roman », je soupçonne une bonne dose d’autobiographie dans la matière première.

Il y a aussi sa sœur, son amie de toujours, et ses copines avec qui elle boit des verres dans les troquets du quart Nord-Est de Paris. On pourrait dresser un mini-guide des lieux qu’elle affectionne, du Zinc des Petits-Oignons à l’angle Orfila-Dupont de l’Eure (c’est comme ça qu’elle les situe), au Rez-de-Chaussée rue Sorbier, au Belgrand, au Pause Café, angle Charonne-Keller… Belleville, Ménilmontant, Bastille, le canal St-Martin… Les copines et les potes qui lui disent « le taf qu’on n’a plus, le fric qui manque, l’âge qui vient, l’amour qu’on ne croise pas, les enfants qu’on n’aura peut-être plus, le combat ordinaire ».

Le récit nerveux, intense, sucré-salé est ponctué de réminiscences de ses origines ouvrières, de son enfance lorraine à Longwy, paysage sinistré, les Polaks et les Ritals comme chez Cavanna ; de sa grand-mère polonaise récemment disparue ; de ses parents qui ont refait leur vie sur le tard – le père a réussi en fin de compte à devenir musicien comme il en avait toujours rêvé, il tourne avec son accordéon. Des fois ça arrive.

Au fil de la plume viennent aussi des réflexions sur la féminité, la famille, la ville, la société, le monde tel qu’il va (mal). Et les hommes, ah les hommes, ces êtres étranges, hommes de passage avec qui on cherche à établir un équilibre forcément instable, l’espace d’une nuit ou de quelques mois. « Tellement compliqué le marché du love par les temps qui courent. » La difficulté à gérer le double rôle, femme et mère. La présence en arrière-plan de Jeff, le père de Vladimir, immature, irresponsable, qu’il faut toujours tirer d’un pétrin, qu’elle ne peut pas renier complètement.

Un heureux mélange de courage et d’humour, de dérision et de tendresse, on a envie de la connaître, cette fille sans nom, et de lui dire que oui, elle se débrouille bien, comme une grande.

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