Juste une image

Sur la photo, elle est debout sur le rivage, le dos tourné, mais le visage aux trois quarts visible. Devant elle, la rivière coule avec une sorte de hâte tranquille, sans remous, la surface presque plane, à peine griffée par quelques rochers submergés. On est en hiver, les arbres sur la rive opposée n’ont plus une feuille à se mettre, et elle, emmitouflée dans un gros manteau, une écharpe de laine, croise frileusement les bras.

Il est difficile de dire quand cette photo a été prise. Le manteau, l’écharpe pourraient dater de l’année dernière, comme d’il y a vingt ou trente ans. La coiffure est celle qu’elle a toujours portée, les cheveux longs, ondulés, libres. La femme est trop loin pour qu’on distingue bien ses traits ; assez pour la reconnaître, pas suffisamment pour dire son âge. C’est une photo en noir et blanc, mais cela ne veut rien dire ; à une époque, il en faisait beaucoup, refusant la couleur comme une facilité. Il n’y a rien d’écrit au verso, pas non plus de date imprimée.

Il a retrouvé l’image tombée d’un album ou d’une pochette, au bas du placard du bureau, en le vidant en vue de son déménagement. Il se dit que, sans cette raison de vider complètement le placard, dans ce but, il n’aurait pas eu l’occasion de regarder cette photo avant des mois, des années peut-être. Il croyait les avoir toutes jetées, déchirées, perdues.

Elle est trop loin aussi pour qu’on perçoive une expression. Il ne se souvient absoument pas des circonstances dans lesquelles le cliché a été pris. Qui a fait cette photo ? Lui, sans doute. Quand, on ne sait pas. Et où ? Il essaie de reconnaître la rivière, l’endroit précis, les têtes bourrues des saules ; rien ne surgit dans sa mémoire.

Il se dit qu’il aurait cru être ému, en revoyant si longtemps après une image d’elle, sauvée du désastre, mais il ne ressent rien, tout juste un léger agacement devant ce vide, une vague curiosité. Il tâte la cicatrice, mais il ne ressent aucune douleur ; c’est à peine si l’on peut voir, sur la peau, une dentelle blanchâtre marquant l’endroit où fut jadis la déchirure.

 

Texte publié initialement sur le site Artobazz le 31 janvier 2103
http://artobazz.eklablog.com/elizabeth-legros-chapuis-juste-une-image-vc0213-a67662367

 

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Le curé du village et les remontrances du Parlement

Toujours dans mes recherches généalogiques, je découvre dans le registre d’état-civil 1766-1793 de Foissy-sur-Vanne (Yonne) la note suivante, écrite par  le père Bourgoin, curé de Foissy, à la fin des actes d’état-civil de l’année 1766 :

« 17 morts
5 mariages
16 baptêmes 7 filles 9 garçons

Le prince George[1] fils de Jacques Second roi d’Angleterre est mort à Rome la nuit du premier au second janvier âgé de 77 ans 6 mois et 20 j[2].

Frédéric 5 roi de Dannemark[3] mort la nuit du 13 au 14 janvier était né le 31 mars 1723. Christian 2[4] son fils et successeur a épousé [ici 2 mots illisibles] la princesse Mathilde sœur du roi d’Angleterre.

Stanislas roi de Pologne (par deux fois) duc de Lorraine et de Bar est mort à Nancy le [ici un blanc] février. Voicy son épitaphe et son portrait sans flatterie
Cy-git sous cette tombe un roi plein de justice
qui protégea les arts honora les talens
qui soutint la vertu qui fut l’effroi du vice
en un mot un roi bienfaisant[5] (surnom mérité)

Le roi a agi cette année avec force contre le parlement, qui voulaient prendre les autorités législatives. Les arrêts du conseil ont été foudroiants et ont subsisté malgré les remontrances. »

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Ce dernier paragraphe m’a intriguée. Il semble que le père Bourgoin fasse allusion aux remontrances adressées à Louis XV suite à l’affaire dite « affaire de Bretagne ou affaire La Chalotais ». Je ne suis pas historienne et c’est beaucoup trop compliqué pour moi, mais on peut regarder ici :
http://bcd.bzh/becedia/fr/laffaire-de-bretagne-1763-1774

et là : https://www.cairn.info/revue-parlements1-2011-1-page-44.htm#re5no5

« En mars 1766, le roi se rendit au Parlement, sans avoir prévenu les magistrats à l’avance, pour infliger une cuisante réponse aux nombreuses remontrances de la cour au sujet de « l’affaire de Bretagne » et réaffirmer le principe essentiel de l’indivisibilité de la souveraineté royale. »

et enfin sur la Wikipedia, à la page « Droit de remontrance » :

En 1766, lors d’une déclaration sévère au parlement de Paris appelée « séance de la flagellation » — en réaction à la fronde parlementaire concernant les affaires de Bretagne —, Louis XV rappelle de façon solennelle les grands principes de la monarchie et notamment le « droit de remontrance » :
« Les remontrances seront toujours reçues favorablement quand elles ne respireront que cette modération qui fait le caractère du magistrat et de la vérité. […] Si, après que j’ai examiné ces remontrances et qu’en connaissance de cause j’ai persisté dans mes volontés, mes cours persévéraient dans le refus de s’y soumettre […] ; si enfin, lorsque mon autorité a été forcée de se déployer dans toute son étendue, elles osaient encore lutter en quelque sorte contre elle, par des arrêts de défense, par des oppositions suspensives ou par des voies irrégulières de cessation de service ou de démissions, la confusion et l’anarchie prendraient la place de l’ordre légitime, et le spectacle scandaleux d’une contradiction rivale de ma puissance souveraine me réduirait à la triste nécessité d’employer tout le pouvoir que j’ai reçu de Dieu pour préserver mes peuples des suites funestes de ces entreprises… »

J’ignore pourquoi le curé Bourgoin a rédigé cette note manifestant AMHA de ses convictions royalistes. Qui à part lui pouvait lire le registre ? J’ai déjà vu des notations dans d’autres communes concernant les événements de l’année passée, mais pas de réflexions d’ordre directement politique. Encore une fois, je ne suis pas historienne, juste une observatrice curieuse…


NOTES

[1] En fait Jacques François Stuart, fils de Jacques II, prétendant toute sa vie au trône d’Angleterre, jamais roi

[2] Né en septembre 1701, le prince avait 64 ans à sa mort.

[3] Je conserve l’orthographe du curé

[4] En fait Christian VII

[5] C’est le curé qui souligne

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La tristesse des pierres

La Pierre triste (Αγέλαστος πέτρα) est un film du cinéaste grec Fílippos Koutsáftis, film que j’ai vu vendredi 14 septembre à l’Action Écoles. (Ce cinéma organise chaque 3e vendredi du mois la projection d’un film grec, le prochain devant être si je ne me trompe La Fille en noir de Mikhális Kakoyánnis, le 16 novembre). S’il faut absolument que ce film rentre dans une catégorie, on dira que c’est un documentaire. Mais en fait c’est une réflexion, une méditation, un poème.

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Le film est sorti en 2000 (et il n’a pas pris une ride). Pendant douze ans, de 1988 à 2000, Fílippos Koutsáftis est allé à Éleusis, y retournant encore et encore. Éleusis, que l’on appelle aujourd’hui Elefsína, est cette petite ville à une vingtaine de kilomètres d’Athènes, qui était dans l’Antiquité le grand centre des « mystères » célébrés dans le temple de Déméter. Et aujourd’hui une ville industrielle connue pour ses raffineries et ses cimenteries. Éleusis est aussi la ville natale d’Eschyle, et les vicissitudes de la statue du dramaturge, au fil des municipalités successives, ponctuent la narration.

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La Pierre triste, comme le dit Georges Didi-Huberman (qui avait présenté le film en 2013 au Louvre lors d’un cycle « villes en ruines ») se présente comme le journal « de ce tournage en forme d’obstiné retour ». Fílippos Koutsáftis, qui est aussi le récitant du film, le mentionne à plusieurs reprises : il revient à Éleusis encore et encore, sans but précis. « Pourquoi Éleusis ? commente Georges Didi-Huberman, s’adressant au cinéaste. Ce sont là vos mystères à vous seul, je ne veux pas les profaner. Mais votre film déplie, avec constance et urgence à la fois, ce que vous nous offrez à nous tous, à savoir la nécessité d’Éleusis. »

Koutsáftis filme les fouilles sommaires que l’on fait lors de chaque destruction d’un bâtiment remplacé par un immeuble plus moderne, les découvertes qui sont faites : des sarcophages, des amphores, des objets quotidiens – un miroir rond dans la tombe d’une femme. Il montre le patient travail des archéologues. Il filme aussi et interroge des personnes âgées surtout, derniers survivants de toute une population de réfugiés installés là dans des maisons rudimentaires en 1922, après la « Grande Catastrophe » et l’expulsion des Grecs d’Asie mineure. Pauvres gens, mais dépositaires d’une riche mémoire collective.

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C’est peut-être par hasard, je n’en sais rien, que Koutsáftis a rencontré le personnage le plus emblématique de son film, Panayótis Farmákis, un vagabond, peut-être un simple d’esprit. Qui erre dans la ville, la tête toujours couverte d’une veste qu’il maintient en place de la main, et récupère des pierres anciennes sur les chantiers, qu’il transporte dans ses bras ou dans une brouette. Il délivre quelques paroles sibyllines, comme un oracle. Au fil du temps, il s’est accoutumé à la présence du cinéaste et lui suggère même des endroits à filmer. Quelques minutes avant la fin du film, Koutsáftis annonce la mort de ce « vagabond stellaire » et lui dédie un émouvant éloge funèbre.

Ci-dessous : la présentation faire au Louvre en 2013
https://www.louvre.fr/georges-didi-huberman-presente-le-film-la-pierre-triste-de-filippos-koutsaftis

 

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« Le Camp des autres » de Thomas Vinau

 

 

« Le recours aux forêts demeure possible,
lors même que toutes les forêts ont disparu,
pour ceux-là qui cachent en eux des forêts. »
Ernst Jünger

J’ai été attirée par ce livre fort, fort comme un alcool de fruit, en raison bien sûr de mon intérêt pour la forêt, les forêts qui sont dans les livres. Ses personnages sont bien ces sauvages enfants du bois sauvage que nomme Kipling dans Le Chat qui s’en va tout seul… L’histoire commence avec celle de Gaspard, un jeune garçon qui s’enfuit dans la forêt seul avec son chien blessé. Il reste d’ailleurs seul durant toute la première partie, une quinzaine de chapitres brefs (rarement plus d’une page) percutants, terriblement physiques, atemporels – je pensais d’ailleurs que l’on se situait au Moyen Age. Il s’agit avant tout et à tout prix de survivre, dans un environnement hostile, sombre, primitif.

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D’abord recueilli par Jean-le-Blanc, mi-sorcier, mi-braconnier, c’est au tournant de la deuxième partie que Gaspard rencontre la « caravane à Pépère », la « bande à Capello » et que la fiction rejoint les faits vrais : la bande a vraiment existé. Constituée d’une centaine de membres, dont des déserteurs, des prisonniers évadés et des bohémiens, originaires de Belgique, d’Allemagne ou de Suisse, la bande était dirigée par Jean Capello, un Suisse. Venant des Pays-Bas, la bande entre en France en 1906 par la Lorraine et se dirige vers l’Ouest, terrorisant les campagnes de Vendée, de Touraine et de Charente, commettant vols et escroqueries. En juin 1907, une partie des membres de la caravane sont arrêtés à La Tremblade par les nouvelles « brigades mobiles » de Clemenceau.

« Je l’ai gardée au chaud cette histoire qui poussait, qui grimpait en nœuds de ronces dans mon ventre en reliant, sans que j‘y pense, mes rêves les plus sauvages venus de l’enfance et le muscle de mon indignation. {…] Alors j’ai voulu écrire la ruade, le refus, le recours aux forêts », explique Thomas Vinau dans une brève postface. La forêt est l’ultime recours de tous les exclus, c’est ainsi qu’elle devient ce « camp des autres » que désigne le titre.

Un petit extrait pour approcher la belle langue de ce livre, sa puissance :

« La forêt n’a jamais perdu ses propres règles, son propre règne, son ventre de nuit sauvage. Elle est restée le souffle archaïque de nos cycles, l’haleine musquée de nos origines, la reine ombragée du vivant, la ruade. Nous nous sommes tenus à l’écart pour inventer nos propres nuits, nos propres lois de bêtes orphelines, nos merveilles, nos désastres, nos propres dieux et nos propres monstres, sans jamais cesser de la craindre avec vénération. Elle est alors devenue le refuge de ceux qui se refusaient à l’homme et de tous ceux que l’homme refusait. Elle est l’autre camp. Le camp des autres. »

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Alvaro Mutis et les chats d’Istanbul

J’ai acheté l’autre jour, un peu par hasard, le livre d’Alvaro Mutis Le Dernier visage (Grasset, Cahiers Rouges, 1991), qui rassemble de manière légèrement hétéroclite des nouvelles, le récit de son séjour en prison (Carnets du palais noir – Journal de la prison de Lecumberri) et une Relation véridique des rencontres et complicités entre Maqroll le Gabier et le peintre Alejandro Obregón, le tout traduit par François Maspero. J’ai pris un grand plaisir à la lecture du premier texte, La Maison d’Araucaíma, récit torride et envoûtant ; j’ai moins apprécié les suivants (trop de militaires à mon goût, même si certains passages restent sublimes). Et voilà que dans la Relation…, je tombe sur ce passage :

« Les chats d’Istanbul, expliqua el Gaviero, sont d’une sagesse absolue. Ils contrôlent complètement la ville, mais ils le font d’une façon tellement prudente et silencieuse que les habitants ne se sont jamais rendu compte de ce phénomène. Cela doit remonter à Constantinople et à l’Empire d’Orient. Je vais vous dire pourquoi: j’ai soigneusement étudié les itinéraires que prennent les chats à partir du port, et ils suivent toujours, sans jamais dévier, ce qui fut les limites du palais impérial. » (Alvaro Mutis, Le Dernier visage, p.198)

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La digression sur les capacités surnaturelles des chats et leur amitié avec les humains se poursuit sur deux pages. Cela m’a évidemment remis en mémoire le merveilleux film de Ceyda Torun, Kedi, des chats et des hommes, vu il y a quelques mois ; une évocation poétique et chaleureuse des chats errants d’Istanbul et de leurs rapports avec les habitants de la ville.

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Les récoltes de 1786

A la fin de l’année 1786, dans le registre d’état-civil 1770-1792 du village de Courgenay (Yonne), le curé Petit des Rochettes trace sous le titre « Notes » un bref bilan des récoltes :
« La gelée et la bruine ont fait tort aux vignes et aux froments cette année, et les vers ont dévasté presque entièrement les vignes des Gallebaux, mais un fléau inopiné (la grêle) a dévasté absolument plus de deux cens soixante arpens de seigle, et à moitié environ soixante-dix-huit. La pluie ayant entraîné ce que la grêle paraissait avoir épargné. Nous ne savons ce que cela signifie, mais les vins bouillaient encore aux Rois 1787.»

Image : l’abbaye de Vauluisant à Courgenay (source Wikipedia)

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D’une passante

Continuant ma balade à travers les registres d’état civil des siècles passés, je m’arrête aujourd’hui à Rosoy (Yonne), en 1720. Je reproduis le texte avec l’orthographe d’origine (on remarquera la graphie variable des noms propres). J’ai seulement pour la clarté de la lecture ajouté les apostrophes qui n’existaient pas.

« Ce jourdhuy vingtquatrieme septembre 1720, a été baptisé par moy curé de Rosoy soussignée (sic) Marie, fille de Jeanne Troussez, Passante, laquelle a declaré en presence de Marguerite Galois matrone de ce lieu, accompagnée de Jean Halais et de Claude Besson, estre des oeuvres de Jean Gauthier valet au moulin de verron ; ladite Jeanne Troussez leurs ayant declaré qu’il y avait environ dix ou onzes ans que son homme etait à l’armée, ne sachant s’il etait mort. Le parrein a été Pierre Lobé serviteur domestique de Gabriel Gaudin et la marreine qui lui a imposé le nom est Marie Malin fille de Marie Huot, Lesquels ont declarez ne sçavoir signé à la reserve de Jean Hallais [ajout marginal : et de Pierre Lobé] qui s’est avec nous soussignez enfin
[Signatures] : Jean Allais, Pierre Laubet, Balduc curé de Rosoy. »

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(image Delcampe)

A partir de ces quelques lignes, je me fais toute une histoire. Jeanne Troussez n’est pas du coin, c’est une « passante ». Elle doit avoir la trentaine, si son « homme » (mari ? on ne sait pas) est parti à l’armée depuis une dizaine d’années. L’homme manquant, et « ne sachant s’il est mort », elle est partie sur les routes. A Rosoy, elle a rencontré Jean Gauthier, valet au moulin de Véron (la commune voisine) et voilà, il y a eu un enfant de fait. Mais qu’est-il advenu par la suite de Jeanne Troussez et de sa fille Marie (si celle-ci a survécu) , qui sait ?

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