Carlos Mérida, la peinture et l’autobiographie

L’autobiographie me poursuit, même au bout du monde. Visitant à México DF l’exposition consacrée au peintre guatémaltèque Carlos Mérida, au Museo Nacional de Arte (Munal), je découvre dès la première salle un document dactylographié intitulé « Autobiographie, écrit inédit », datant de 1957.

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Mérida a également réalisé plusieurs autoportraits. L’exposition célèbre le centenaire de l’arrivée du peintre au Mexique en 1919.

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Mérida (1891-1985) a vécu une trentaine d’années au Mexique. Il a contribué au mouvement « muraliste », mais a surtout tenté d’opérer une combinaison des techniques picturales émergeant en Europe au temps de sa formation et des thèmes latino-américains. Le résultat est assez hétérogène, on distingue de nombreuses parentés (Miro, Kandinsky, d’autres…), mais séduisant.

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« Rien ne manque »

« Le onzième jour du mois de Juillet mil sept cent quatre vingt deux environ les cinq heures et demi du matin est paru au dessus de cette paroisse un nuage d’une très petite étendüe à six heures moins un quart est parti de ce nuage un éclaire et au même moment le tonnerre est tombé sur le clocher directement sur la pointe a brisé l’éguille en plusieurs morceaux et quelques autres pièces de charpente sans qu’il ait paru aucune étincelle de feu la foudre après avoir dépouillé le clocher des ardoises qui le couvraient du côté du midi et du sud ouest est descendue le long du mur par l’endroit où est l’horloge dont elle a coupé le fil de fer qui fait frapper le marteau a gagné le pignon où est la porte d’entrée a percé une petite niche où était une statue de bois de la Ste Vierge quelle a renversée sous le porche et a envoyé quelques plâtras sur le maître autel sans avoir causé autres dommages sinon deux trous au cadran dont un est directement à l’heure qu’elle a frappé »

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Texte extrait du registre BMS de Courceaux (Perceneige), Yonne, 1752-1791, p. 143
J’ai conservé l’orthographe d’origine ainsi que la totale absence de ponctutation. Le titre assez mystérieux est celui qui figure sur le registre.

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Stavros, un policier pas banal dans l’Athènes d’aujourd’hui

Stavros de Sophia Mavroudis, Éd. Jigal, 2018

Un sacré bonhomme, le commissaire Stavros ! Grand et massif,  farouchement indépendant, impulsif,  colérique, c’est un ours mal léché. Amer, désabusé, c’est aussi un grand fan de Kavafis, le poète d’Alexandrie.

Quand on le rencontre, il vient d’être rattrapé par son passé : un morceau de la frise du Parthénon a disparu et un cadavre gît au pied de l’Acropole. Or, quelques années auparavant, la femme de Stavros, Elena – alors responsable des fouilles archéologiques – avait mystérieusement disparu au même endroit. Stavros fait des pieds et des mains pour que l’enquête lui soit attribuée, car bien sûr, il en fait « une affaire personnelle », et celle-ci aura des résultats inattendus, que je ne vais évidemment pas dévoiler.

 

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Stavros provient d’une famille d’intellectuels de gauche. Son grand-père, originaire d’Asie mineure, est revenu de Smyrne en 1923, lors de la Grande Catastrophe, comme l’appellent les Grecs (le massacre et l’expulsion des chrétiens d’Asie mineure), puis il a été résistant, puis combattant de la guerre civile « du côté des perdants ». Son père est mort prématurément, « brisé par les prisons de la dictature » dans les années 60. Stavros a un fils d’une dizaine d’années, Yannis, qui va devenir l’enjeu de cette enquête mettant l’insolite commissaire aux prises avec la mafia russe.

Car le roman est situé de nos jours, dans le contexte historique de la Grèce contemporaine, pays meurtri, ruiné après les années 80, « règne de l’argent facile », et la corruption à tous les niveaux de l’État. On s’y promène dans les quartiers d’Athènes, Metaxourgeion, Monastiraki, et jusqu’aux docks du Pirée. On y observe les coutumes locales (comme celle de l’œil, l’amulette qui protège contre le mauvais sort) et Sophia Mavroudis, franco-grecque, glisse au besoin quelques mots pour les expliquer.

Bien sûr, Stavros ne travaille pas seul. Il s’entend mal (évidemment) avec son supérieur Anastasios Livanos, homme élégant, érudit et même pédant, issu de la grande bourgeoisie athénienne. Livanos est « technique », pratique la déduction, alors que Stavros marche à l’instinct. Mais ils se rejoignent pour apprécier Kavafis…

Stavros brille par son insubordination, son insolence et sa négligence à l’égard des consignes de sécurité. On se demande comment la hiérarchie tolère son comportement.

Il a pour lui sa fidèle équipe : Dora, solide, costaud, ancienne des forces spéciales du Mossad, qui s’instaure plus ou moins son garde du corps ; Eugène le hacker, dont les talents informatiques fourniront des pistes, et Nikos l’Albanais. Il peut compter aussi sur son amie Matoula, tenancière de bar au passé obscur et au grand cœur. Toutefois, il lui faut collaborer aussi avec des policiers moins sympathiques, Glykas le sournois et Zervenis le fayot.

Les références à l’Antiquité (le sujet s’y prête…) sont multiples mais jamais pesantes : Platon, Thucydide, Aristote fournissent des grilles de lecture des situations. Gourmand, buveur invétéré, Stavros est aussi un grand joueur de tavli, le backgammon grec, et  les amateurs apprécieront les détails tactiques de jeu qui sont déployés…

Pour une débutante – c’est son premier roman publié – Sophia Mavroudis maîtrise à merveille les codes du polar. Et comme la couverture du livre « Les enquêtes à Athènes du commissaire Stavros Nikopolidis » le laisse entendre, d’autres titres suivront peut-être bientôt ? On les attendra avec impatience.

 

 

 

 

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La magie d’un lieu

Dominique Fortier : Au péril de la mer, éd. Alto, 2016

Au commencement il y a le Mont-Saint-Michel et l’attraction qu’il exerce sur moi. Je n’ai visité ce lieu qu’une seule fois, il y a fort longtemps, mais il m’est resté en mémoire. Pour moi, qui ne suis pas croyante (mais sensible aux expressions de la spiritualité…), qui suis de plus hostile aux agrégations de foules, c’était une surprise de me sentir prise dans quelque chose qui me dépassait. Une expérience étrange. Vingt ou trente ans après (plutôt trente), une amie qui vit au Canada m’offre ce livre d’un auteur québécois et je suis immédiatement attirée par le sujet et par la belle couverture tirée d’un tableau d’Antonio del Polaiuollo, Portrait de jeune femme.

 

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Présentation par l’éditeur : « Aux belles heures de sa bibliothèque, le Mont-Saint-Michel était connu comme la Cité des livres. C’est là, entre les murs gris de l’abbaye, que trouva refuge, au quinzième siècle, un peintre hanté par le souvenir de celle qu’il aimait. C’est là, entre ciel et mer, que le retrouvera cinq cents ans plus tard une romancière qui cherche toujours le pays des livres. Ils se rencontreront sur les pages d’un calepin oublié sous la pluie. »

Les voix se mêlent harmonieusement, comme dans un chœur : celle du peintre Eloi, accueilli au monastère par le père supérieur Robert, et qui s’intéresse aux plantes médicinales cultivées par le frère Clément ; celle de nos jours d’une femme solitaire, qui griffonne des notes sur un carnet, qui évoque les premiers mois d’existence de son enfant, une petite fille. Le peintre n’a pas pu achever le portrait de la jeune femme qu’il aimait, Anna, et celle-ci est morte prématurément. Elle l’obsède. La romancière peine à avancer dans son travail d’écriture et se laisse aller à rêver au Mont-Saint-Michel, à sa bibliothèque réputée qui fait penser à celle du Nom de la Rose. À l’histoire du lieu, à ses reconstructions successives, aux légendes qui lui sont liées. La magie opère, on est transporté sur le rocher breton, entre les murs de l’abbaye qui, avec Eloi, servira aussi d’abri à deux enfants vagabonds, Andreas et Casimir.

Un récit mélancolique et austère, imprégné de l’amour des livres, ménageant assez de pans de mystère pour garder sa part d’ombre. Une belle lecture, forte et habitée.

 

 

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Juste une image

Sur la photo, elle est debout sur le rivage, le dos tourné, mais le visage aux trois quarts visible. Devant elle, la rivière coule avec une sorte de hâte tranquille, sans remous, la surface presque plane, à peine griffée par quelques rochers submergés. On est en hiver, les arbres sur la rive opposée n’ont plus une feuille à se mettre, et elle, emmitouflée dans un gros manteau, une écharpe de laine, croise frileusement les bras.

Il est difficile de dire quand cette photo a été prise. Le manteau, l’écharpe pourraient dater de l’année dernière, comme d’il y a vingt ou trente ans. La coiffure est celle qu’elle a toujours portée, les cheveux longs, ondulés, libres. La femme est trop loin pour qu’on distingue bien ses traits ; assez pour la reconnaître, pas suffisamment pour dire son âge. C’est une photo en noir et blanc, mais cela ne veut rien dire ; à une époque, il en faisait beaucoup, refusant la couleur comme une facilité. Il n’y a rien d’écrit au verso, pas non plus de date imprimée.

Il a retrouvé l’image tombée d’un album ou d’une pochette, au bas du placard du bureau, en le vidant en vue de son déménagement. Il se dit que, sans cette raison de vider complètement le placard, dans ce but, il n’aurait pas eu l’occasion de regarder cette photo avant des mois, des années peut-être. Il croyait les avoir toutes jetées, déchirées, perdues.

Elle est trop loin aussi pour qu’on perçoive une expression. Il ne se souvient absoument pas des circonstances dans lesquelles le cliché a été pris. Qui a fait cette photo ? Lui, sans doute. Quand, on ne sait pas. Et où ? Il essaie de reconnaître la rivière, l’endroit précis, les têtes bourrues des saules ; rien ne surgit dans sa mémoire.

Il se dit qu’il aurait cru être ému, en revoyant si longtemps après une image d’elle, sauvée du désastre, mais il ne ressent rien, tout juste un léger agacement devant ce vide, une vague curiosité. Il tâte la cicatrice, mais il ne ressent aucune douleur ; c’est à peine si l’on peut voir, sur la peau, une dentelle blanchâtre marquant l’endroit où fut jadis la déchirure.

 

Texte publié initialement sur le site Artobazz le 31 janvier 2103
http://artobazz.eklablog.com/elizabeth-legros-chapuis-juste-une-image-vc0213-a67662367

 

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Le curé du village et les remontrances du Parlement

Toujours dans mes recherches généalogiques, je découvre dans le registre d’état-civil 1766-1793 de Foissy-sur-Vanne (Yonne) la note suivante, écrite par  le père Bourgoin, curé de Foissy, à la fin des actes d’état-civil de l’année 1766 :

« 17 morts
5 mariages
16 baptêmes 7 filles 9 garçons

Le prince George[1] fils de Jacques Second roi d’Angleterre est mort à Rome la nuit du premier au second janvier âgé de 77 ans 6 mois et 20 j[2].

Frédéric 5 roi de Dannemark[3] mort la nuit du 13 au 14 janvier était né le 31 mars 1723. Christian 2[4] son fils et successeur a épousé [ici 2 mots illisibles] la princesse Mathilde sœur du roi d’Angleterre.

Stanislas roi de Pologne (par deux fois) duc de Lorraine et de Bar est mort à Nancy le [ici un blanc] février. Voicy son épitaphe et son portrait sans flatterie
Cy-git sous cette tombe un roi plein de justice
qui protégea les arts honora les talens
qui soutint la vertu qui fut l’effroi du vice
en un mot un roi bienfaisant[5] (surnom mérité)

Le roi a agi cette année avec force contre le parlement, qui voulaient prendre les autorités législatives. Les arrêts du conseil ont été foudroiants et ont subsisté malgré les remontrances. »

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Ce dernier paragraphe m’a intriguée. Il semble que le père Bourgoin fasse allusion aux remontrances adressées à Louis XV suite à l’affaire dite « affaire de Bretagne ou affaire La Chalotais ». Je ne suis pas historienne et c’est beaucoup trop compliqué pour moi, mais on peut regarder ici :
http://bcd.bzh/becedia/fr/laffaire-de-bretagne-1763-1774

et là : https://www.cairn.info/revue-parlements1-2011-1-page-44.htm#re5no5

« En mars 1766, le roi se rendit au Parlement, sans avoir prévenu les magistrats à l’avance, pour infliger une cuisante réponse aux nombreuses remontrances de la cour au sujet de « l’affaire de Bretagne » et réaffirmer le principe essentiel de l’indivisibilité de la souveraineté royale. »

et enfin sur la Wikipedia, à la page « Droit de remontrance » :

En 1766, lors d’une déclaration sévère au parlement de Paris appelée « séance de la flagellation » — en réaction à la fronde parlementaire concernant les affaires de Bretagne —, Louis XV rappelle de façon solennelle les grands principes de la monarchie et notamment le « droit de remontrance » :
« Les remontrances seront toujours reçues favorablement quand elles ne respireront que cette modération qui fait le caractère du magistrat et de la vérité. […] Si, après que j’ai examiné ces remontrances et qu’en connaissance de cause j’ai persisté dans mes volontés, mes cours persévéraient dans le refus de s’y soumettre […] ; si enfin, lorsque mon autorité a été forcée de se déployer dans toute son étendue, elles osaient encore lutter en quelque sorte contre elle, par des arrêts de défense, par des oppositions suspensives ou par des voies irrégulières de cessation de service ou de démissions, la confusion et l’anarchie prendraient la place de l’ordre légitime, et le spectacle scandaleux d’une contradiction rivale de ma puissance souveraine me réduirait à la triste nécessité d’employer tout le pouvoir que j’ai reçu de Dieu pour préserver mes peuples des suites funestes de ces entreprises… »

J’ignore pourquoi le curé Bourgoin a rédigé cette note manifestant AMHA de ses convictions royalistes. Qui à part lui pouvait lire le registre ? J’ai déjà vu des notations dans d’autres communes concernant les événements de l’année passée, mais pas de réflexions d’ordre directement politique. Encore une fois, je ne suis pas historienne, juste une observatrice curieuse…


NOTES

[1] En fait Jacques François Stuart, fils de Jacques II, prétendant toute sa vie au trône d’Angleterre, jamais roi

[2] Né en septembre 1701, le prince avait 64 ans à sa mort.

[3] Je conserve l’orthographe du curé

[4] En fait Christian VII

[5] C’est le curé qui souligne

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La tristesse des pierres

La Pierre triste (Αγέλαστος πέτρα) est un film du cinéaste grec Fílippos Koutsáftis, film que j’ai vu vendredi 14 septembre à l’Action Écoles. (Ce cinéma organise chaque 3e vendredi du mois la projection d’un film grec, le prochain devant être si je ne me trompe La Fille en noir de Mikhális Kakoyánnis, le 16 novembre). S’il faut absolument que ce film rentre dans une catégorie, on dira que c’est un documentaire. Mais en fait c’est une réflexion, une méditation, un poème.

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Le film est sorti en 2000 (et il n’a pas pris une ride). Pendant douze ans, de 1988 à 2000, Fílippos Koutsáftis est allé à Éleusis, y retournant encore et encore. Éleusis, que l’on appelle aujourd’hui Elefsína, est cette petite ville à une vingtaine de kilomètres d’Athènes, qui était dans l’Antiquité le grand centre des « mystères » célébrés dans le temple de Déméter. Et aujourd’hui une ville industrielle connue pour ses raffineries et ses cimenteries. Éleusis est aussi la ville natale d’Eschyle, et les vicissitudes de la statue du dramaturge, au fil des municipalités successives, ponctuent la narration.

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La Pierre triste, comme le dit Georges Didi-Huberman (qui avait présenté le film en 2013 au Louvre lors d’un cycle « villes en ruines ») se présente comme le journal « de ce tournage en forme d’obstiné retour ». Fílippos Koutsáftis, qui est aussi le récitant du film, le mentionne à plusieurs reprises : il revient à Éleusis encore et encore, sans but précis. « Pourquoi Éleusis ? commente Georges Didi-Huberman, s’adressant au cinéaste. Ce sont là vos mystères à vous seul, je ne veux pas les profaner. Mais votre film déplie, avec constance et urgence à la fois, ce que vous nous offrez à nous tous, à savoir la nécessité d’Éleusis. »

Koutsáftis filme les fouilles sommaires que l’on fait lors de chaque destruction d’un bâtiment remplacé par un immeuble plus moderne, les découvertes qui sont faites : des sarcophages, des amphores, des objets quotidiens – un miroir rond dans la tombe d’une femme. Il montre le patient travail des archéologues. Il filme aussi et interroge des personnes âgées surtout, derniers survivants de toute une population de réfugiés installés là dans des maisons rudimentaires en 1922, après la « Grande Catastrophe » et l’expulsion des Grecs d’Asie mineure. Pauvres gens, mais dépositaires d’une riche mémoire collective.

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C’est peut-être par hasard, je n’en sais rien, que Koutsáftis a rencontré le personnage le plus emblématique de son film, Panayótis Farmákis, un vagabond, peut-être un simple d’esprit. Qui erre dans la ville, la tête toujours couverte d’une veste qu’il maintient en place de la main, et récupère des pierres anciennes sur les chantiers, qu’il transporte dans ses bras ou dans une brouette. Il délivre quelques paroles sibyllines, comme un oracle. Au fil du temps, il s’est accoutumé à la présence du cinéaste et lui suggère même des endroits à filmer. Quelques minutes avant la fin du film, Koutsáftis annonce la mort de ce « vagabond stellaire » et lui dédie un émouvant éloge funèbre.

Ci-dessous : la présentation faire au Louvre en 2013
https://www.louvre.fr/georges-didi-huberman-presente-le-film-la-pierre-triste-de-filippos-koutsaftis

 

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