Rencontre avec Leonardo Padura

Leonardo Padura est un écrivain cubain bien connu en France, surtout pour ses romans mettant en scène l’inspecteur de police (puis ex-policier) Mario Conde, mais il n’a pas écrit que cela. Un nouveau livre vient de paraître en France : L’eau de toutes parts, vivre et écrire à Cuba (Agua por todas partes), aux éditions Métailié. C’est un recueil d’essais et articles.

Je suis allée l’écouter à La Villette, samedi 11 juin, dans le cadre du Festival littéraire « Mot pour mots ». Âgé de 66 ans, pourvu d’une barbe blanche et d’un petit ventre rond, Padura s’avère plein d’humour et de bonhomie. On évoque d’abord le premier roman policier où apparaît le personnage de Mario Conde (Passé parfait, paru en 1991 au Mexique, en 2000 en France). En écrivant ce livre, Leonardo Padura avait décidé de contrevenir à tous les codes du roman policier et de créer un héros différent. C’était je crois son premier livre publié et la première édition a été faite par une petite maison d’édition universitaire à Guadalajara, « une édition bourrée de coquilles ».

Il décide alors d’écrire trois autres romans ayant Conde comme personnage principal, tous situés en 1989, un pour chaque saison. Mais il éprouve une grande difficulté à faire exister Mario Conde comme policier, car ce statut ne convient pas au personnage. À partir de Adios Hemingway il ne l’est plus. Mario Conde « interroge constamment la réalité cubaine », il en a une vision critique. Ses enquêtes sont beaucoup plus sociales que policières.

Paru en 2001, Adios Hemingway présente deux lignes entrecroisées, avec une histoire qui se passe en 1958, l’autre à l’époque du livre, et c’est seulement le personnage de Mario Conde qui les relie. Mario Conde s’est reconverti dans le commerce des livres d’occasion – métier qui lui convient parce que fait le lien entre la littérature et le monde de la rue. « Mario Conde a beaucoup de traits de mon caractère et d’éléments de mon histoire personnelle, avoue Leonardo Padura. Mais il représente surtout une synthèse de notre génération avec ses désillusions et sa mélancolie. »

Ensuite il écrit un livre très différent, Le Palmier et l’Étoile (La novela de mi vida). Leonardo Padura n’ayant pas donné de détails sur ce livre que je n’ai pas lu, je précise :

La novela de mi vida (2002) met en scène le rôle fondateur de l’exil incarné par deux expatriés dont les vies sont respectivement et constamment mises en regard : celle du poète José María Heredia (NB : ne pas confondre avec le poète français du même nom, qui était son cousin) dont l’autobiographie fictive nous ramène à la vie culturelle et politique du XIXe siècle et celle du personnage Fernando Terry, professeur à l’université de La Havane exilé pendant dix-huit ans, de 1980 à 1998. Source de cette info : https://crisol.parisnanterre.fr/index.php/crisol/article/view/314

L’homme qui aimait les chiens est un livre qui a pris à Leonardo Padura cinq ans de travail et nécessité de nombreux voyages. Ce qui l’a amené à écrire ce livre : l’« ignorance programmée » régnant à Cuba (où Ramon Mercader avait vécu dans les années 70) au sujet de Trotski. Leonardo Padura raconte sa visite à la maison de Trotski à Coyoacán. Il a écrit ce livre « pour comprendre comment s’est pervertie la grande utopie égalitaire du communisme ». À son avis le meurtre de Trotski a constitué « le point de non-retour » de cette perversion.

Il n’a pas été question samedi de Hérétiques, un roman que personnellement j’ai beaucoup apprécié. On y suit la piste d’un mystérieux tableau de Rembrandt, disparu dans le port de La Havane en 1939 et retrouvé des décennies plus tard dans une vente aux enchères à Londres ; tableau qui est lié au destin de toute une famille juive émigrée à Cuba mais que l’on découvre depuis le 17e siècle.

Dernier en date de ses romans, Poussière dans le vent traite du drame de l’exil, de la survivance de l’amitié et du destin de toute une génération (celle de Leonardo Padura). Génération qui a travaillé et lutté etc. pour un avenir meilleur, et à partir de 1989 cet avenir a disparu pour de bon. Génération sacrifiée. Ce livre, dit Leonardo Padura, a eu pour lui un effet de catharsis.

Ensuite on a parlé de La Havane.

(Photo de Padura provenant du site des éditions Métailié)

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Mort de froid

« L’an mil sept cent soixante-neuf le huit février Pierre Barat recteur des petites écoles de la paroisse de Courgenay époux de Edmée Degois âgé de trente-huit ans ou environ a été trouvé mort étendu dans une hornière (sic) dans le chemin de Nogent sur Seine dans l’eau et la boue ayant été saisi de froid à cause du mauvais temps auquel il a été exposé pendant toute la nuit du sept dudit mois (1 mot illisible) auquel il était sorti de Saint Maurice aux Riches Hommes vers les cinq heures et demie du soir suivant et conformément au procès verbal qui en a été fait en date du huit des mêmes mois et an par les officiers de justice de la prévôté dudit Courgenay. L’inhumation en a été faite le neuf avec les cérémonies ordinaires dans l’église dudit Courgenay par nous prêtre curé soussigné en présence de Jean Christophe Barat père dudit défunt de François Roy son beau-frère de ladite Edmée Degois qui a déclaré ne savoir signer, de François et Pierre Pautrat ses beaux-fils, qui ont signé et autres qui ont déclaré ne savoir signer de ce interpellés suivant l’ordonnance »
Signatures : Barat, Roy, Pautrat, Protat curé de Courgenay)

Extrait du registre BMS de Courgenay, Yonne, 1750-1770 p. 180.
Comme habituellement j’ai respecté l’orthographe d’origine et la ponctuation (rare).
Et je ne peux pas m’empêcher de me demander pourquoi Pierre Barat, le maître d’école de Courgenay, était allé à Saint-Maurice aux Riches-Hommes, d’où il était parti pour revenir à Courgenay (soit une distance de 8 km environ) dans la soirée. Mais la formulation est étrange, car il est dit avoir été trouvé « dans le chemin de Nogent sur Seine », or Saint-Maurice se trouve justement ENTRE Courgenay et Nogent. Dans quelle direction allait Pierre Barat ? pour quelle raison ? que lui est-il arrivé exactement ? autant de mystères qui resteront des mystères.

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Encore une histoire d’enfant trouvé

« Le onze juin 1780 a été baptisé sous condition par nous soussignés un garçon qui nous a été présenté par Françoise Coutant femme Guitton lequel enfant a été trouvé le sept du courant par Charles Thibaudier jardinier et Philippe Gillon laboureur de Saint-Martin dans les parterres du château de Hautefeuille ayant un petit billet attaché au cou avec cette inscription baptisé : il parait au rapport de plusieurs personnes qui ont vu ledit enfant qu’il doit avoir environ deux mois ses parrain et marraine ont été le Sr Pierre Durand valet de chambre tapissier de Mr le comte d’Hautefeuille et Colombe Chevalier domestique qui lui ont imposé le nom de Pierre Robert, tous ont signé excepté la marraine qui a déclaré ne savoir requise.
(signatures) Durand, Thibaudier, Gillon, Arnaud curé. »

Ce texte provient du registre BMS de Malicorne (Yonne), années 1767-1781, page 102. Le terme « baptisé » est souligné dans le registre. On se souvient que « sous condition » signifie « sous condition que l’enfant n’ait pas déjà été baptisé ». Cela laisse entendre que le curé de Malicorne n’a pas considéré le billet accroché au cou de l’enfant comme digne de foi.
On donnait souvent aux enfants trouvés un prénom comme nom de famille – ici Robert puisque Pierre est le prénom donné par le parrain.

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Deux Balzac dans un seul billet

Balzac est-il à la mode ? On le dirait, à voir sortir au cinéma dans le même mois deux adaptations de ses romans, Eugénie Grandet et Illusions perdues.

Les points communs s’arrêtent là, cependant. Les deux films diffèrent grandement. Le premier est une étude de caractères, une fille et son père, le rapport névrotique entre les deux. Marc Dugain précise bien qu’il a fait là une adaptation librement inspirée du roman de Balzac. Dans le roman Eugénie, abandonnée par Charles, épouse son terne prétendant, le fils Cruchot, plus intéressé par sa fortune que par sa personne. Dans le film, elle échappe à ce triste sort et, à la fin, s’apprête à réaliser les voyages dont elle a rêvé. Une ouverture vers un avenir plus attirant même si, tout compte fait, cette histoire pourrait s’appeler, elle aussi, Illusions perdues tant elle montre la perte des illusions d’Eugénie, découvrant comment Charles l’a oubliée et trahie.

Le film de Xavier Giannoli, Illusions perdues donc, m’a paru d’abord suivre de plus près le scénario du roman éponyme, même si de grands pans de l’histoire originelle ont été coupés (par exemple l’histoire de l’imprimeur David Séchard, ami et beau-frère de Lucien de Rubempré, et de ses recherches pour mettre au point un nouveau type de papier à base de fibres végétales. Dans le roman, David est un personnage tout aussi important que Lucien). La fin s’écarte également de celle du roman : dans le film, Lucien ruiné rentre dans ses Charentes natales et semble s’en estimer heureux ; dans le livre, il est sauvé du suicide in extremis par un certain abbé Herrera, que l’on retrouvera dans d’autres œuvres de Balzac sous le nom de Vautrin.

Mais l’intérêt principal du film réside dans la peinture d’un milieu, celui de la presse parisienne dans les années 1830, et de son évolution vers un secteur que l’économie capitaliste condamne à être soumis aux orientations imposées par la publicité qui le finance. Pas étonnant que cela nous parle aujourd’hui…

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Écrire c’est vivre

C’est un peu par hasard que j’ai emprunté à la bibliothèque Robert Desnos de Montreuil le livre de John Berger, D’ici là (en VO : Here is where we meet, c’est-à-dire « c’est ici que nous nous rencontrons »). Le livre est paru en 2005, la traduction française l’année suivante aux éditions de l’Olivier. Le nom de l’auteur m’était familier, je savais que c’était un écrivain britannique qui s’était installé en France et plus précisément dans un village de Haute-Savoie dans les années 70. Mais à y réfléchir, je crois que je n’avais rien lu de lui…

D’ici là n’est pas une autobiographie, mais un récit (récit ?) fortement autobiographique. John Berger y parle à la première personne, et ce narrateur, c’est bien lui, né le 5 novembre 1926 à Stoke Newington, faubourg de Londres. Et c’est bien de rencontres qu’il s’agit, à forte charge affective, la première étant celle avec sa mère, morte depuis quinze ans. Car dans le monde de John Berger, les morts reviennent rendre visite aux vivants et leur donner des conseils. Il y aura plusieurs dans ce livre construit de manière symétrique et géographique : trois chapitres axés sur des villes d’Europe (Lisboa, Kraków, Genève), puis un chapitre central consacré à l’évocation de fruits – « quelques fruits tels que s’en souviennent les morts » – puis à nouveau trois chapitres localisés à Islington, en Ardèche et à Madrid ; enfin un chapitre final situé en Pologne, et même plus précisément dans cette région du Sud-Est du pays que l’on appelle Petite Pologne.

Dans chacune de ces séquences, le récit oscille entre les détails concrets relevés dans la vie quotidienne (à Lisbonne : marché aux poissons, aqueduc d’Aguas Livres…) et les souvenirs que ceux-ci déclenchent dans la mémoire du narrateur. Celui-ci ne semble pas le moins du monde étonné de croiser à Lisbonne sa mère défunte ; c’est elle qui lui apprend que les morts peuvent voyager où ils veulent, et qu’elle a choisi cette ville à cause des trams. John se rappelle alors le tram 194 qu’il prenait à Croydon quand il était enfant. « Peut-être que Lisboa est une escale réservée aux morts ; peut-être que les morts se manifestent ici davantage que n’importe où ailleurs. L’écrivain italien Antonio Tabucchi, qui aime profondément Lisbonne, y a passé une journée entière avec eux. »

Berger et sa mère se rencontrent plusieurs fois à Lisbonne. Elle fait des confidences à son fils, lui racontant comment elle avait connu son premier mari, Alfred, à la Tate Gallery devant les aquarelles de Turner – John ne savait même pas qu’elle avait été mariée avant d’épouser son père.

Il a envie de lui parler de ses livres. « Chacun de mes livres parle de toi, lui dis-je soudain. » (La mère proteste.) « Les livres parlent aussi du langage, et le langage, pour moi, est inséparable de ta voix. (…) Pourquoi n’as-tu jamais lu un seul de mes livres ? » La mère lui fait alors observer : « La seule chose à savoir avec certitude, c’est si tu mens ou si tu essaies de dire la vérité, tu ne peux plus te permettre de confondre les deux. » Cette conversation, à quelques variantes près comme le conseil « Écris simplement ce que tu trouves », est reprise par John Berger à la dernière page du livre comme chapitre « 8 ½ ».

La mère et le fils se verront une dernière fois près de l’aqueduc d’Aguas Livres, où John est accompagné par Fernando, l’agent d’entretien des canaux. « Je ne sais combien de temps nous restâmes là, l’un en face de l’autre – peut-être les quinze ans entiers qui se sont écoulés depuis sa mort. » Puis la mère s’éloigne. « Je me penchai et laissai ma main flotter dans le courant qui coulait après elle. »

À Genève, John retrouve sa fille Katya (bien vivante, elle – c’est elle d’ailleurs qui a traduit le livre en français). Ils ont convenu de se rendre sur la tombe de Jorge Luis Borges. Au passage, John va chercher Katya au Grand Théâtre où elle travaille. Un oiseau s’est égaré à l’intérieur du bâtiment et n’arrive plus à s’échapper. À l’aide de gazouillis, Katya et la soprano le guident vers la sortie. John et Katya se rendent au cimetière. Près de la tombe de Borges pousse « un arbrisseau touffu aux feuilles d’un vert très foncé et parsemé de baies. Il faut que je retrouve son nom, car Borges adorait la précision ; grâce à elle, en écrivant, il pouvait se poser exactement où il le voulait. »

John loge à Kraków dans une pension de famille de Kazimerz, le vieux quartier juif. Il va au marché de la place Nowy – je vois maintenant qu’il y a beaucoup de marchés dans ce livre. C’est sans doute parce que ce sont des lieux de rencontre ; et aussi que l’on y célèbre la nourriture, or il est beaucoup question de nourriture dans D’ici là. John s’assied « dans une cantine où l’on sert de la soupe, cuite sur une cuisinière en fonte, avec dehors, sur les pavés, trois tables en bois et des bancs. » C’est là que John rencontre son ami Ken. « Ken est né en Nouvelle-Zélande et c’est là qu’il est mort. Il y a soixante ans, cet homme m’a transmis tout ce qu’il savait, sans jamais me dire comment il l’avait appris. » Les deux hommes mangent la soupe de la cantine, « un bortsch végétarien, grenat et transparent, auquel a été ajouté un peu de vinaigre de pomme, à la mode polonaise, pour contrebalancer la douceur naturelle de la betterave ».

« La première fois que nous nous sommes rencontrés, j’avais onze ans et lui quarante. (…) En français, il existe le mot passeur – souvent traduit par batelier ou contrebandier. Or le mot possède en plus une connotation de guide et il évoque la montagne. Ken était mon passeur. » Amitié incongrue en ces temps lointains. « Ni l’un ni l’autre n’avons compris à l’époque comment cela s’est produit. Maintenant nous le savons. Nous anticipions le moment actuel ; nous étions égaux alors comme nous le sommes maintenant, sur la place Nowy. Nous avons anticipé ma vieillesse et sa mort, et cela nous a mis à égalité. »

John retourne ensuite à Islington, où son ami d’autrefois, Hubert, a acheté une petite maison. Ils ont étudié dans la même école d’art à Londres en 1943. Il faut dire ici que Berger est un de ces surdoués qui peuvent s’exprimer de plus d’une manière ; il écrit, il dessine, il peint. John demande à Hubert s’il se souvient du prénom d’une fille qui était avec eux aux Beaux-Arts et avec qui il (John) avait eu une relation un peu bizarre. Au bout de plusieurs échanges, Hubert se rappelle : elle s’appelait Audrey.

Le chapitre « Le Pont d’Arc » va nous emmener dans un passé beaucoup plus lointain puisque John va visiter la grotte de Chauvet. Pendant cette visite, il pense beaucoup à Anne, la mère de son ami Simon : Anne est « en train de mourir à Cambridge ». John décrit les peintures rupestres, les mains rouges et la marque d’un pied d’enfant, les ours et les bouquetins, les lions. « L’artiste connaissait ces animaux absolument et intimement : ses mains les visualisaient dans le noir. » À son tour, John les dessine. Dans un coin de la grotte, des peintures rouges ont des formes de papillons. « Je veux qu’Anne, en cet instant précis, voie le papillon rouge depuis son lit. »

Le dernier chapitre s’intitule Le Szum et le Ching : on connaîtra plus tard la signification de ce titre. C’est la fin du voyage. « Ça y est, nous sommes arrivés – si vous me suivez toujours. Nous n’irons pas plus loin. Nous sommes parvenus à la maison sans seuil, dans la région que l’on appelle Petite Pologne. (…) Je me dirige vers l’Est à moto, sur la route nationale qui relie Varsovie à Moscou. » John évoque Despina, une amie éthologue qui étudiait les loups de la forêt de Bielowieza[1] ; et le tableau de Rembrandt Le Cavalier polonais, retrouvé par Abraham Bredius à la fin du 19e siècle dans le château du comte Tarnowski.

John se rend au village de Gorecko, qui se trouve à 20 km de la frontière ukrainienne. C’est là que Mirek a sa maison. Mirek est un ami de John ; ingénieur forestier, il travaille comme ouvrier clandestin sur des chanters à Paris. Berger est arrivé le premier ; il attend Mirek qui va venir avec sa femme Danka et leur fils de quelques mois, Olek. Dans les pages qui suivent, John alterne le récit de la vie de Mirek, celle de Danka (et de quelques autres) avec les préparatifs de la soupe à l’oseille – dont Ken lui avait donné la recette.

Non loin de là se trouve la tombe d’un soldat de la Wehrmacht enterré dans la forêt. Au village on connait son histoire ; il s’appelait Hans et il a été fusillé en 1943. Et au milieu coule une rivière… « Comme la distinction entre les trois règnes naturels, la distinction entre passé et présent s’est brouillée. Ici, la rivière s’appelle Szum ; là, elle s’appelait Ching. » Ching est le nom de la rivière qui passait au bas du jardin de la maison où habitait John quand il était enfant à Higham Park. Elle est associée pour lui à l’image de son père. Le narrateur revient sur les noces de Mirek et Danka, où il a rencontré un ami mort, Félix Berthier, peintre en bâtiment et joueur de saxo. « Ce qui se vit est plus important que ce qui s’invente. »

Mirek et sa famille sont en retard, John les attend. À cet instant, moi lectrice, j’ai eu terriblement peur qu’il leur soit arrivé quelque chose, un accident de voiture par exemple ; j’allais tourner la page et John me dirait qu’ils sont tous morts, Mirek, Danka et le petit Olek. Mais non ; le pire n’est pas toujours sûr. Ils arrivent. Bientôt Olek va apprendre à marcher et Mirek construira un seuil à sa maison. Comment mieux nous dire que l’écriture, c’est la vie ?




[1] Bialowieza est l’une des rares zones préservées de forêt primaire en Europe. « Des lambeaux de forêt ancienne subsistent toutefois dans des régions de montagne, en Europe centrale, dans les Balkans ; en plaine, avec le parc national de Bialowieza, situé à cheval sur la Pologne et la Russie et où l’on a réintroduit le bison », indique Jean-Pierre Husson (dans le livre de Marc Galochet La Forêt – Ressource et patrimoine, éd. Ellipses, 2006)

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Michel, Aurora, Olympia et les autres

Je viens de passer plusieurs semaines en la compagnie d’un homme bien singulier : Michel Leiris, pour les besoins d’un article que je devais faire pour la revue de l’autobiographie La Faute à Rousseau (à paraître en juin), à l’occasion de la parution simultanée d’une nouvelle édition de son Journal, initialement paru en 1992 ; d’un coffret qui regroupe les quatre volumes de La Règle du jeu dans la collection L’Imaginaire ; et enfin d’un inédit, la correspondance entre Leiris et Jouhandeau – le tout chez Gallimard.

J’avais assez peu lu Leiris dans le passé, à part L’Age d’homme et Fourbis. Je peux dire que je l’ai redécouvert à cette occasion, guidée parallèlement par l’excellent Lire Leiris (dont le titre anagrammatique rappelle les jeux de langage dudit Leiris) de Philippe Lejeune. Immersion totale dans les quelque 700 pages du Journal (le volume en compte plus de mille, avec appendices, notes, index…). Où se reflètent inlassablement les obsessions de Leiris, l’égocentrisme, la peur de la mort et la fascination du langage.

À peine avais-je sorti la tête de l’eau, une fois rédigé le premier jet de l’article, que j’ai eu la perverse envie de lire encore du Leiris. J’avais noté qu’il se réclamait toujours, s’il lui fallait se classer, du surréalisme et j’ai donc eu envie de lire Aurora, son mystérieux récit. Je suis allée sur un des sites de vente de livres d’occasion que je fréquente (Recyclivre si je ne me trompe) pour le commander. Mais le temps que je me décide, le titre avait plus ou moins reculé dans les limbes de ma mémoire et je me suis retrouvée sans m’en apercevoir à commander un autre livre de Leiris, Le Ruban au cou d’Olympia.

Le livre reçu, je me suis enfin aperçue de mon erreur, mais aucun regret. Ce livre tardif (1981, l’auteur était octogénaire) adopte une forme de fragments courts plus libres que ceux de Frêle bruit, le dernier volume de la Règle du jeu (ou plutôt, s’agissant de Leiris, on devrait dire La Règle du Je). Il est ponctué par des évocations du tableau de Manet. Un vrai plaisir de lecture, et comme je ne suis pas censée cette fois faire un article à son sujet, j’écris ceci.

(source image : Connaissance des Arts)

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Le terrible hiver de 1709

C’est un fait historique attesté : l’hiver de 1709, exceptionnellement froid. Témoignage noté par le curé de Chigy (Yonne) (registre BMS 1703-1712 p. 40), entre deux actes d’état civil :

« L’an mil sept cent neuf depuis le six janvier de la susd(ite) année jusqu’au vingt-cinq du mois il a fait une gelée si forte et si épouvantable que les pierres se sont cassées, les arbres se sont fendus, les noyers gelés jusque dans la racine, et enfin Malheur des plus grands, les blés même quoique couverts de neige ont été perdus et gelés, les froments comme les seigles, en sorte que dans le finage de cette paroisse de Chigy on ne compte pouvoir en recueillir un seul grain. Fait ce 3 avril 1709. »

Il y a quelque chose de tragique dans cette catastrophe annoncée, quand on sait dès le printemps qu’il n’y aura pas de moissons et que la famine menace.

Voir l’article d’Historia : « Les terribles ravages du grand hiver »
https://www.historia.fr/1709-les-terribles-ravages-du-%C2%AB-grand-hiver-%C2%BB

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La tristesse durera toujours

Quand Vassilis Alexakis est mort, le 11 janvier dernier, j’ai choisi d’écrire à ce propos sur le nouveau blog que je fréquente, Grains de sel :

http://apagrainsdesel.canalblog.com/archives/2021/01/16/38757905.html

Pour que cela atteigne davantage de gens, ce blog étant assez confidentiel.

Aujourd’hui je lis à son sujet le beau texte de Sabyl Ghoussoub sur remue.net et je suis renvoyée à la tristesse qui me hante depuis plusieurs semaines, pour d’autres raisons.

https://remue.net/la-mort-d-un-ecrivain

Et merci à Yves Charnet pour le titre.

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Les travaux des champs

Cet acte de décès est extrait du registre BMS de Foissy-sur-Vanne (Yonne) 1704-1716, page 25. J’ai conservé l’orthographe d’origine.

Ce Jourdhuy 21e Jour de Juilliet 1707 a esté inhumé dans le cymetière de cette parroisse de Foissy Claude Berthelin lequel est décédé et Mort de l’excessive chaleur dans les champs en moissonnant du grain Toutefois dans la Communion de notre Mère la Ste Eglise ayant fait ses pâques et Jubilé La susd[it]e Inhumation s’est f[ai]te en présence de Paul Berthelin et Edme Berthelin ses frères, de Charles Prin et plusieurs autres qui ont declarez ne sçavoir signer excepté le[di]t Paul Berthelin qui a signé avec moy curé soussigné
Signatures : H. Hachette curé de Foissy, P. Berthelin

En raison de l’absence d’éléments d’identification (âge du défunt, nom de ses parents) je n’ai pas pu déterminer si le malheureux Claude Berthelin pouvait être rattaché à mon arbre généalogique, qui compte effectivement des Berthelin.

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On s’habitue, c’est tout

« Ce que je sais ou crois savoir : on s’habitue très vite aux choses insupportables. Rappelle-toi l’histoire de cette vieille dame qui marche dans la rue complètement voûtée, et bossue, maladroitement mais marche. Je veux dire, on l’a tous vue quelque part. Bien sûr que c’est une situation intenable, mais enfin en attendant il fallait bien tenir et, donc, se mouvoir dans le tissu de la ville. Là, c’est pareil. Sauf qu’à la place de la bosse, c’est une épidémie. Et à la place de la voûture, ce sont des attentats terroristes. Pourquoi a-t-on commencé à manquer de vigilance et à reprendre des comportements dangereux ? Car on s’habitue à tout, même aux chiffres de mort chaque jour. Bientôt avant de sortir de chez soi on consultera la météo, la pollution, les retombées plastiques, les émanations nucléaires, la chaleur du réchauffement climatique, les morts du covid, la carte en temps réel des attentats en cours, les lieux où se déroulent des manifestations réprimées par la police dans le sang, les accidents de la route, les catastrophes aériennes, etc. Et on se dira ah tiens. Ou bien rien du tout. Et on ira quand même acheter nos choses, tout bossus d’être nous. » Guillaume Vissac, Fuir est une pulsion, journal d’octobre [2020]

Photo de Bruno Thethe sur Pexels.com
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