Le plus étrange des dictionnaires

En 2009 j’écrivais dans mon blog précédent, Sédiments (aujourd’hui défunt), ce commentaire au sujet du Dictionnaire Khazar. La mention qu’a faite Marianne Charybde Sept de ce livre sur Facebook m’a donné l’idée de reprendre ce texte ci-dessous. (C’est même le 2e recyclage de ce texte).

« Le sablier qu’il avait incorporé dans le livre était invisible mais, dans un silence complet, on pouvait entendre s’écouler le sable pendant la lecture. Quand tout le sable était écoulé, il fallait retourner l’ouvrage et continuer à le lire dans le sens inverse, vers le début, ce qui permettait d’en découvrir la signification secrète.» (Milorad Pavic, Le Dictionnaire Khazar, p. 17)

J’apprends par la Revue des Ressources la disparition récente de l’écrivain serbe Milorad Pavic, auteur notamment d’un livre inclassable, incomparable, indéfinissable. Dans mon blog précédent, Sablier, j’avais écrit en 2007 une note sur ce livre ; je la reprends ci-après, avec des différences minimes.

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Il y a longtemps – disais-je alors – que je voulais écrire quelque chose sur ce livre culte, le Dictionnaire Khazar de Milorad Pavic, paru en 1988 en français, qui est assurément l’un des objets les plus étranges qu’il m’ait été donné de lire. Jusqu’ici, j’ai reculé devant la difficulté – d’écrire à ce sujet. Mais il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, etc, etc, n’est–ce pas ? En tout cas je vous préviens, cela va être long ; il n’y a pas moyen de faire autrement.

Donc, le Dictionnaire Khazar. Il a pour sous–titre « Lexicon Cosri – (Dictionnaire des dictionnaires sur la question khazare) – Reconstitution de la première édition de Daubmannus (1691) détruite en 1692 et complétée jusqu’à nos jours ». [Je ne suis sans doute pas très futée, mais jusqu’ici je n’ai pas réussi à comprendre si l’ouvrage originel de Daubmann ou Daubmannus a réellement existé. Et ce n’est qu’un des moindres des nombreux mystères que recèle ce livre.]

Pour tenter de comprendre ce dont parle le Dictionnaire Khazar, il faut revenir bien des siècles en arrière. J’ai commencé la lecture en croyant, dans mon ignorance crasse, que les Khazars étaient un peuple fictif. A mesure que je progressais dans le livre, je me suis rendue compte qu’il n’en était rien. Les Khazars avaient bien existé… Internet m’a donné les éléments historiques voulus :

Les Khazars étaient un peuple originaire d’Asie centrale, peuple de Crimée. On dit qu’ils avaient les cheveux roux avant même les conquêtes mongoles. Au début, ils croyaient au chamanisme, parlaient le turc et étaient nomades. Plus tard ils adoptèrent le judaïsme, l’islam et le christianisme, apprirent l’hébreu et le slave et s’installèrent dans des villes au nord du Caucase et de l’Ukraine. Ils avaient une grande tradition d’indépendance ethnique, s’étendant environ pendant 800 ans, du 5e au 13e siècle. Ce sont les Khazars qui ont fondé la ville de Kiev. (…) Le système de bimonarchie, hérité des Turcs, était le suivant : le kagan était le roi suprême et le bek était le chef de l’armée. Dans la capitale, les Khazars établirent une cour suprême composée de sept membres, et chaque religion y était représentée.

Sous le règne des rois Boulan et Ovadia, une forme standard de judaïsme se répandit parmi les Khazars. Le roi Boulan adopta le judaïsme en 838, censément après un débat avec des représentants des trois religions. L’aristocratie khazar et beaucoup de petites gens devinrent juifs. (…) Saint Cyrille vint en 860 pour essayer de les convertir, en vain, mais il parvint à convertir des Slaves.
source : Histoire des Khazars : la nation juive de Russie et d’Ukraine de Kevin Alan Brook, Copyright © 1996-2004. Traduction de Janine Marc et Roger Wiesenbach. site www.khazaria.com

Le livre de Milorad Pavic est centré sur l’événement du 9e siècle cité ci-dessus : le débat des trois religions, désigné dans son livre sous le nom de « polémique khazare » ou « question khazare ». Le Dictionnaire Khazar comprend grosso modo (très grosso) trois parties : le Livre Rouge ou sources chrétiennes sur la question khazare, le Livre Vert ou sources islamiques sur la question khazare, le Livre Jaune ou sources hébraïques sur la question khazare. Plus, pour faire bon poids, des remarques liminaires de l’auteur, qui ne font que nous embrouiller davantage, deux appendices et une remarque finale de l’auteur. (En outre, j’aimerais beaucoup consulter un autre exemplaire du livre, car sur le mien, le sommaire mentionne que se trouve en page 257 une « liste des articles » ; or mon exemplaire se termine à la page 253, et je ne pense pas qu’il lui manque des pages, car c’est sur cette page 253 que figure la mention « achevé d’imprimer », etc. Mystère.)

« Roman-lexique en 100 000 mots, glossaire, encyclopédie, dictionnaire maudit, recueil de légendes, de biographies, ouvert à d’infinies combinaisons et interprétations, le Dictionnaire Khazar se présente sous une forme totalement originale, puisque de n’importe quel endroit d’où le lecteur commence, il comprendra le récit – ou du moins une signification possible du récit. Une autre subtilité du Dictionnaire Khazar est qu’il existe deux versions de ce livre : un exemplaire féminin et un exemplaire masculin. Il y a une seule et unique différence entre les deux exemplaires…*

« Le Dictionnaire Khazar provoqua à sa parution un véritable coup de tonnerre : depuis les grandes fantaisies ésotériques de la Renaissance, rien de semblable n’avait paru, et il est peu d’écrivains, à l’exemple d’Ismaïl Kadaré ou d’Italo Calvino, pour conjuguer ainsi l’imaginaire, l’absurde et la réalité. Milorad Pavic entraîne son lecteur à la découverte des chasseurs de rêves, du diable iconographe Sevast Nikon, des maçons de la musique qui taillaient d’énormes blocs de sels sur lesquels jouaient les vents, de la princesse Ateh qui se réveillait chaque matin avec un visage nouveau… et ce n’est pas le moindre mérite de ce livre que le lecteur finira toujours par se demander si ces êtres, ces événements extraordinaires ont ou non existé. » source : http://authologies.free.fr/pavic.htm

A première vue, le Dictionnaire Khazar est composé d’articles comme dans une encyclopédie, dont certains vont se retrouver traités dans les trois sections de l’ouvrage (mais pas tous, ce serait assurément trop simple) tandis que d’autres ne figurent qu’une seule fois. Mais ces articles ne sont pas toujours traités de manière similaire ; bien souvent, ils sont constitués de légendes, de portraits de personnages, de récits tirés de leur biographie ; ils sont entrecoupés de digressions ; il faudrait les passer au peigne fin pour vérifier si les apparentes répétitions ne cachent pas de minuscules différences.

« Il y a, dans certains romans, une perturbation de la continuité textuelle, mais qui ne déstabilise pas le concept d’un rythme programmé par le texte. Par contre, des romans tels que Pale Fire de Vladimir Nabokov, The Dissertation de R. M. Koster, Marelle de Julio Cortázar et le Dictionnaire Khazar de Milorad Pavic font appel au choix du lecteur pour constituer l’ordre textuel. Les deux premiers proposent une alternative : le lecteur doit choisir entre deux ordres de lecture possibles. Marelle, cependant, peut être lue d’innombrables façons et thématise l’angoisse que peut provoquer chez le lecteur une telle liberté. En reproduisant la structure à la fois arbitraire et aléatoire d’un dictionnaire, le Dictionnaire Khazar ne présuppose aucun ordre de lecture et libère donc le lecteur de toute angoisse. Chaque lecteur décide de l’ordre textuel et, par voie de conséquence, détermine sa propre expérience rythmique du texte. De tels romans revalorisent le libre arbitre du lectorat et la dimension ludique de la lecture. Ce faisant, ils subvertissent le concept d’un rythme unique programmé par un ordre textuel prédéterminé », écrit Magessa O’Reilly, de l’université de Laval (Canada).

Le cinéaste et écrivain Colas Ricard a réalisé un index du Dictionnaire Khazar, que l’on peut consulter sur son site http://www.colasricard.net/t/pavic.html.

Tout cela peut paraître bien aride et impuissant en tout cas à expliquer le charme unique de ce livre, avec ses légendes étranges et ses métaphores incongrues. Il n’y a qu’une seule solution, c’est de le lire.
_____

*Par la suite (2002), une nouvelle version unique et « androgyne » du livre a été éditée.

En 2015 les éditions Le Nouvel Attila ont publié une nouvelle édition illustrée du Dictionnaire Khazar, c’est celle-ci que représente l’image.

 

 

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Le dernier jour (sans date)

 

Il a fermé la fenêtre. Il a éteint la radio. Il a rangé les livres par ordre alphabétique. Il a déchiré une photo. Il s’est mis à pleuvoir. Il a mangé une orange. Il a arrosé le papyrus. Il a pensé à sa grand-mère. Il faisait du vent. Il a regardé des images de son voyage en Chine. Il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte.

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Liste des essentiels

Kerouac_by_Palumbo

Carnets de notes grifouillages secrets et pages démentes
dactylographies pour ton propre plaisir
soumis à tout, ouvert, à l’écoute
quelque chose que tu sens trouvera sa propre forme
sois saint fou et idiot de l’esprit
écris ce que tu veux du fond de l’esprit
les visions indicibles de l’individu
pas de temps pour la poésie mais exactement ce qui est
en transe-fixation rêvant l’objet devant toi
défais-toi des inhibitions littéraires, grammaticales et syntaxiques
comme Proust sois une vieille tête-herbe du temps
racontant la vraie histoire du monde
en monologue intérieur
écris à partir du substantiel œil du milieu, nageant dans une mer de langue
ne pense pas aux mots quand tu t’arrêtes sauf pour mieux voir l’image
ni peur ni honte de la dignité de ton expérience de ta langue et connaissance
livre-film est le film en paroles, la forme américaine visuelle
composant frénétique, sans discipline, pur, émergeant d’en dessous
le plus fou mieux ça vaut
écrivain-metteur en scène de films Terrestres
subventionnés et Angélisés au Ciel.

Jack Kerouac
Mexico City Blues (fin du 5e « chorus »)

Photo de J. Kerouac par Tom Palumbo, vets 1956

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« Ça va mieux en le disant »

 

 

Il vaut mieux, disais-tu, ne rien laisser dans l’ombre
Et tout ce qui survient de lumineux ou sombre
Dire

Car le silence est grand, mais la parole est claire
Et le premier des mots est bien fait pour me plaire :
Lire

Et de ce qui est dit, dans la métamorphose
Le sens caché surgit, que l’horizon des choses
Tire

Rien ne nous garantit, des jours de l’avenir
Ce qui est réservé, ce qui peut advenir
Pire

Mais pour l’instant je veux, par ces vers accessoires
Rendre hommage au parler et le faire savoir,
Sire

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« Mon cher Michel »

En hommage à Michel Butor, voici ce que j’écrivais en 2006 au moment de l’expo qui lui avait été consacrée par la BNF. (Je ne garantis pas la validité des liens cités à la fin.) L’an dernier (ou était-ce en 2014 ?) j’avais eu l’occasion de l’écouter in real life, dans le cadre du séminaire de géographie littéraire de Michel Collot à Paris III.

L’exposition « Michel Butor, l’écriture nomade » qui vient de s’achever à la BNF (site Tolbiac) a eu du mérite à évoquer, dans un espace relativement restreint, une œuvre aussi vaste et multiforme.

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Comme l’indique la bibliothèque dans sa présentation,

« Né le 14 septembre 1926, Michel Butor aura 80 ans cette année. Auteur de quatre romans, dont la fameuse Modification (NDLR : roman écrit presque entièrement à la deuxième personne, un vrai tour de force…) qui lui vaut le prix Renaudot en 1957 et le situe parmi les protagonistes du Nouveau roman, Michel Butor se tourne bientôt vers d’autres genres littéraires : l’essai, la poésie, la pièce radiophonique. Il invente de nouvelles formes textuelles, comme dans Mobile (1962), multiplie les œuvres réalisées avec des artistes contemporains (NDLR : Pierre Alechinsky, Camille Bryen, Olivier Debré, Christian Dotremont…) et, parcourant le monde, transforme chaque pays visité en source d’inspiration pour de nouveaux livres. La Bibliothèque nationale de France, qui conserve l’ensemble de sa correspondance, des manuscrits et de nombreux livres d’artistes, organise une exposition conçue comme un voyage autour d’un des grands écrivains de notre temps. »

Dans ce parcours fécond, il a croisé et fréquenté tout ce que notre époque compte de têtes pensantes et écrivantes… Il est fascinant de voir dans cette expo tant de lettres de et à Butor, avec pour correspondants Roland Barthes, Nathalie Sarraute, Gaston Bachelard, Francis Ponge, Claude Simon, Jacques Lacan, André Breton et j’en passe. Tous ces grands esprits, toutes ces écritures (manuscrites les lettres, pour la plupart) : « Mon cher Michel… »

Écrivain qui voyage, voyageur qui écrit, nulle contradiction, chaque démarche nourrit l’autre : dire le monde pour mieux l’appréhender, et inversement. « A mesure que le temps passe, je m’efforce d’ouvrir mon objectif, d’élargir mon compas aux dimensions de la planète », écrit Michel Butor.

 

en complément :

« Michel Butor, le goût de la marge », un entretien avec Pierre-Marc de Biasi, paru dans le Magazine littéraire, juin 2006, pp.91-95

un « petit guide » chez remue.net : http://www.remue.net/cont/butor.html

pour les amateurs givrés d’index (comme moi), le site d’Henri Desoubeaux, Dictionnaire Butor : http://perso.orange.fr/henri.desoubeaux/index.html#Dictionnaire

 

 

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Celle qui n’est pas là

Je ne suis pas celle que vous croyez.
Je ne suis pas cet animal ni cette plante.
Je ne suis pas cette machine infernale ni cette pensée serpentine.
Mes yeux sont verts bleus noirs marrons mes cheveux sont rouges.
Ma peau est noire blanche noire verte.
Je suis cette invention du destin.
Je suis cette construction de l’imaginaire d’un ermite désœuvré.
Je suis le croisement entre une ombrelle et un ordinateur.
Je suis l’amie du sablier, celui qui ne reste pas longtemps au même endroit.
J’ai plein de sable dans mes placards.
J’ai plein de larmes dans tous mes yeux.
Ne croyez pas tout ce que je vous dis.

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De la lecture

Je lis.

Je lis tout le temps.

Je lis le matin, le midi et le soir, le jour et la nuit, la semaine et le dimanche, les jours fériés aussi, au printemps, en été, en automne et en hiver.

Je lis chez moi et dehors.

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Je lis dans le métro, dans l’autobus, dans le train, en avion et en voiture (bon, pas quand c’est moi qui conduis, quand même).

Je lis en mangeant, si personne ne partage mon repas. Je lis au lit bien sûr et presque en dormant. Je lis en lisant.

Je lis des livres, des magazines, des journaux, des revues,  des almanachs, des fascicules, des brochures, des plaquettes, des manuels, des encyclopédies. Je lis des textes en ligne à l’écran et j’en imprime d’autres pour les lire plus à l’aise. Je lis les notices explicatives des produits de beauté et des produits d’entretien (mais pas les manuels de l’utilisateur de mes diverses machines…) Je lis dans la joie et dans l’affliction, dans la solitude et dans la foule, avec un but précis ou pour le seul plaisir de lire.

J’ai toujours lu, d’aussi longtemps que je me souvienne. Je ne me rappelle pas avoir appris à lire. J’espère que je lirai toujours. De deux choses terribles qui pourraient m’arriver, l’une serait de ne plus pouvoir lire, l’autre de ne plus en avoir envie.

(Texte écrit en 2005 mais j’y souscris toujours)

(Corot, Liseuse couronnée de fleurs, 1845)

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