What Maylis said

J’ai assisté mardi 6 juin à la « master class » (puisque la BNF se met elle aussi au franglais…) de Maylis de Kerangal. Où l’auteur de Réparer les vivants, chaleureuse, douce dans sa force, nous a exposé ses méthodes de travail.
Je reconstitue ses propos d’après mes notes. L’exactitude n’est pas garantie à 100 % mais garde un niveau suffisant, je pense, pour rendre sa pensée.

J’ai commencé mon travail d’écriture en 1996-97 lors d’un séjour au Colorado. Déclenchement conjoncturel, lié à ma disponibilité. Je me suis demandé d’ailleurs ce qui se serait passé autrement, est-ce que j’aurais fini par écrire ?

AVT_Maylis-de-Kerangal_3153

Mon premier roman (Je marche sous un ciel de traîne, éd. Verticales, 2000) contenait des motifs autobiographiques assez visibles. Auparavant, mon rapport à l’écriture s’était exercé en tant qu’éditrice de guides de voyage. J’ai plongé directement dans la fiction et la mise en place de pratiques qui n’ont pratiquement pas changé par la suite.
Mon projet initial ne regardait pas vraiment du côté de la littérature. Même si j’étais depuis toujours une grande lectrice : de Claude Simon, par exemple. Ou bien, ce qui m’a beaucoup marquée, Zola, vers 12-13 ans. Je les ai lus comme on accède à un monde entier, cela a construit mon rapport à la littérature comme moyen d’accès à la connaissance. J’étais sensible aussi à de grandes puissances romanesques comme celle de Fitzgerald.

Je n’ai pas fait des études de lettres mais de sciences humaines, ce qui m’a amenée à d’autres lectures, de l’histoire, de la philosophie. Mais je n’ai pu écrire que parce que j’ai lu. Je ne peux écrire que portée par des lectures. Avant de commencer à écrire un livre, je rassemble des livres qui me placent dans le désir du livre à venir. C’est une liste qui va rester à peu près stable pendant l’écriture et qui comprend des textes de nature variée : atlas, essais, poésie, romans… Ce n’est pas une documentation mais une sorte de nid que j’aménage.

Mon lieu d’écriture est une chambre distincte de l’habitation familiale. Une chambre de bonne qui est le cœur du système, un lieu secret où personne ne rentre. Une cellule de travail et aussi un lieu de vie : il m’arrive d’y dormir à la fin d’un livre, quand il est très important de rester dans la continuité. C’est aussi une ouverture sur le monde parallèle de la fiction qui demande une disponibilité particulière. Je peux écrire ailleurs mais ce n’est pas pareil. La musique, le cinéma, la peinture interviennent aussi comme matériaux de travail, pas comme divertissements. Il s’agit d’être tout le temps dans une espèce d’éveil, c’est ce qui nourrit les livres. La capacité à recueillir et à brasser des éléments, à voir la réalité au prisme du livre en train de se faire.

L’étape du carnet est très importante. Ce sont comme des bandes d’enregistrement où tout est noté sans hiérarchie, des fragments, des embryons de scènes, des listes (par exemple pour le travail sur les noms propres), des schémas, des plans, des notes de lecture. Ce carnet est aussi un encouragement, une prise de confiance. Il faut croire en l’écriture, y revenir, ne pas lâcher le texte. Les carnets sont des compagnons de route qui vous donnent du courage. Il ne s’agit pas d’abattre une certaine quantité de texte par jour mais de rester dans le mouvement. La cigarette ça aide aussi…

Je ne fais qu’une seule version, je ne sais pas ce que c’est qu’un « premier jet ». Bien sûr, je relis et corrige, mais l’essentiel est que le texte se dépose dans la forme. Il faut que ce soit définitif, une fois pour toutes. C’est un travail assez lent, qui passe par la lecture à voix haute. Je lis le texte pour qu’il existe : le dire c’est le faire naître, inscrire la lecture dans l’écriture.

Est-ce que je fais d’abord un plan, un découpage ? Ce n’est pas toujours la même chose, selon les livres. Par exemple, écrire en connaissant la fin du livre, ça change tout. Je sais ce que la fiction doit prendre en charge. Le livre est alors comme une flèche qui suit une trajectoire, un processus. J’avance dans un temps qui est synchrone avec mes lectures. Mais à l’opposé un livre comme Corniche Kennedy est un « livre de plateau » ouvert à la possibilité de l’inattendu. Tout se passe dans le présent de l’écriture. La documentation n’est pas intéressante en tant que telle ni pour l’effet de réel (bien qu’il existe un enjeu de réalisme que je ne rejette pas). Mais son voyage majeur c’est d’activer l’imagination. Rien ne préexiste à l’écriture. Cela concerne aussi le lexique, le langage. L’imagination, en fait, consiste à mettre des choses en rapport entre elles, à créer des échos. C’est le roman qui va créer, inventer son propre matériau documentaire. J’aime aussi l’idée qu’une fiction peut résorber un savoir (cf. Baudelaire), instaurer un réseau, un paysage.

Écrire ça se fait à deux parce que le geste d’écrire induit la présence de l’autre, le lecteur, même si l’écriture nécessite la solitude et le secret.

 

Publicités
Cet article a été publié dans A propos. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s